DOSSIER : Festival du film italien de Villerupt 2016 : 1ère semaine


Festival du film italien de Villerupt 2016 : 1ère semaine

En amont du festival a été projeté, au sortir de la conférence de presse présentant la sélection, le documentaire de l'institut Luce Cinecitta L'uomo che non cambio la storia (réalisé par Enrico Caria).

Le documentaire retrace les événements enregistrés par Ranuccio Bianchi Bandinelli dans son journal (édité en livre sous le titre Quelques jours avec Hitler et Mussolini) : alors professeur d'archéologie plutôt anti-fasciste, Bandinelli est désigné en 1938 par le Ministère de la Culture Populaire fasciste comme guide culturel personnel du Führer lors de sa première visite en Italie en 1938. C'est lors de cette visite (majoritairement composées de visites de musées en tout genre) que Bandinelli se demande si ce n'était pas là la meilleure occasion d'éliminer et Hitler et Mussolini, qu'il présentait comme emmenant tout droit le monde vers une guerre mondiale.

Mais évidemment, simple universitaire sans réseau, Bandinelli ne fait que fantasmer cette possibilité d'un attentat salvateur (d'où le titre du documentaire).

Et c'est très visiblement et très évidemment là la principale limite du documentaire : après avoir placé le contexte pendant son premier tiers, le film va se contenter d'essayer de nous raconter... ce qu'il ne s'est jamais passé. En effet, il s'avère rapidement que cet angle d'attaque (l'idée d'assassiner ces 2 leaders) est beaucoup trop léger pour soutenir 77 min de documentaire. Le film se retrouve alors le cul entre deux chaises, à nous vendre ce pseudo-potentiel héros qui ne le parait pas une seule seconde tout en essayant de broder autour de quoi tenir un long métrage.

C'est dommage car, finalement, il y a des choses fascinantes dans les récits écrits de Bandinelli, notamment l'analyse universitaire de la faible capacité critique des 2 leaders devant les œuvres qu'ils visitent ou voient. Ce choc culturel là aurait peut-être du être choisi car il remplit finalement plus et plus facilement un documentaire qui semble s'être manifestement trompé de sujet.

On regrettera aussi certains aspects de la patine visuelle du film, qui est quasi uniquement composé d'images d'archives, mais qui semble sur quelques plans utiliser des images récemment tournées mais volontairement abîmées en post-production pour mieux se fondre dans la masse. Problème : la différence de qualité reste fermement visible et donne l'impression malvenue d'une manipulation du spectateur, essayant de lui faire passer des images tournées pour le documentaire pour des images d'archives...

Reste au final un documentaire plutôt intéressant dans le fond mais qui manque grandement de substance pour passionner sur l'ensemble de sa (pourtant courte) durée.

(5.5/10)

Fruit d’un long travail d’écriture de différents événements cocasses arrivés à Fabio Bonifacci (le scénariste, et co-réalisateur, du film), Loro chi ? se pose avec un certain brio à la confluence de plusieurs genres : film d’arnaque, comédie, road movie et voyage initiatique.

Le point de départ ? Un cadre qui se rêvait romancier se fait arnaquer par un trio duquel il va se mettre à la poursuite… avant de travailler avec eux tant cette vie-là s’avère plus fun et enlevée que celle qu’il avait jusqu’ici. Rien de bien spécial à première vue, mais le film s’amuse à déconstruire ce récit en l’imbriquant dans plusieurs strates narratives (là aussi avec un certain succès). Ainsi, on ne vit pas cela directement, mais à travers la lecture par le héros du roman qu’il a tiré de ces événements. Ensuite parce que le trio d’arnaqueurs s’avère un chouia plus complexe qu’il n’y parait. Enfin, parce que tout ceci permet une poignée de rebondissements plutôt bien troussés qui, s’ils sont assez facilement devinables à l’avance, sont suffisamment bien imbriqués dans la trame globale pour ne pas décevoir. Le reste du film alterne efficacement comédie de situation plus ou moins rocambolesque et grand-guignolesque (la course-poursuite organisée par la mairie avec la police municipale), préparation de casse, et comédie de groupe, en réussissant à faire exister l’ensemble des personnages à l’écran.

On appréciera, passé un premier tiers assez poussif dans sa trop longue exposition, une galerie de personnages efficace et attachante. Si Edoardo Leo manque un peu de panache en début de film (son personnage en est partiellement la cause, mais son jeu d’acteur y parait aussi un peu approximatif), Marco Giallini se taille lui la part du lion, avec une gouaille et une présence imparable et confirme la très positive impression qu’il nous avait fait l’année passée dans Se Dio vuole.

Bref, un bon moment à passer, un peu long à démarrer mais ensuite amplement efficace.

(7/10)

Fabio Bonifacci, l'extrêmement sympathique scénariste du film, nous a confié après le film qu’il s’agira là de sa première et dernière réalisation car il n’a pas vraiment apprécié l’exercice « d’adaptation de la fantaisie que le scénariste peut se permettre sur le papier à la difficulté de la réalité pratique de le mettre ensuite en scène ». 

A la fin de la séance de Fuocoammare, j’avoue avoir eu les oreilles traînantes et ai écouté avec intérêt, mais aussi beaucoup de dépit, l’avis à chaud d’un couple assis à côté de moi.

« Réalisateur de rien du tout, il n’y aucune mise en scène », « certains reportages à la TV sont mieux construits », « il ne se passe pas grand-chose / il n’y a aucune action ». Voilà grosso modo ce que ces 2 personnes ont retenu de Fuocoammare, de façon tristement superficielle. De fait, nous allons répondre point par point à ces 3 éléments.

Construction du film : Fuocoammare n’est pas un film sur les migrants, mais l’île de Lampedusa où ils transitent. Il s’agit là d’une différence essentielle à comprendre d’emblée, sans quoi il est évident que les attentes vont différer de ce que le film cherche à montrer. Pour autant, la construction du film est ô combien complète, proposant un rare tour à 360° de la vie sur l’île tandis que se joue la tragédie des traversées des migrants et leurs périlleux sauvetages. En cela, le film dépasse amplement la très grande majorité des reportages souvent sensationnalistes, et finalement fort culpabilisants, qui ne montrent toujours qu’un unique côté du miroir : de Lampedusa, on ne voyait que les inlassables ballets des bateaux surchargés de migrants, comme on ne voit de Calais que le plus souvent les riverains mécontents. Fuocoammare est un film rare par ce qu’il propose de voir : l’ensemble des intervenants, que ce soient les habitants locaux vaquant à leurs occupations quotidiennes, les médecins s’occupant des migrants, les secours, et enfin les migrants eux-mêmes. Sa construction est claire : tandis que la tragédie se déroule à quelques mètres, les habitants sont dans un monde se contentant de cohabiter de façon lointaine avec elle. Les centaines de morts ne sont qu’un spot radio entre 2 chansons traditionnelles pendant que la mamma coupe ses poivrons. Les deux mondes se côtoient, s’effleurent, mais ne se rencontrent quasiment jamais. Le film n’en montrera, en-dehors du gynécologue, qu’un seul contact, 2 mots prononcés en réponse à un flash info : « Pauvres gens ».

Réalisation : il faut tout de même être particulièrement de mauvaise foi pour ne pas se rendre compte du travail photographique du film et de sa restriction en terme de mouvements d’appareil. Fuocoammare réussit à la fois à se faire respectueux des gens (de tous bords), mais aussi faire de nous des spectateurs à la fois voyeuristes et impuissants lorsqu’il nous place dans une embarcation de secours qui se remplit progressivement de migrants au bord de la mort. Séquence extrêmement dure qui tranche avec une autre séquence, ô combien plus belle et touchante, de migrants profondément dignes et cherchant à tout prix à sourire sur les photos que les secours prennent d’eux. Au-delà de la mise en scène, épurée et se limitant souvent à quelques lents panoramiques horizontaux, la photographie du film offre quelques plans magnifiques, souvent entre chien et loup, comme ce navire dont l’arrière s’ouvre sur un hélicoptère que l’on prépare au décollage, avec une lumière verte rappelant les films de guerre US, et à une vitesse hypnotique sur laquelle il ne manque plus que du Strauss.

Action à l’écran : en découpant sa narration entre plusieurs éléments distincts (une famille de pêcheurs, le gynécologue, un plongeur, les secours, les migrants), le film permet de créer des respirations évitant une accumulation dramatique qu’on lui aurait reprochée de crapoteuse, sensationnaliste ou excessivement culpabilisante. Il est d’ailleurs assez intéressant de voir que lorsque le film s’attarde plus longuement sur les difficiles secours des migrants et des cadavres s’amoncelant, de nombreux spectateurs semblaient presque se sentir mal. Au contraire donc, il parait productif que le film alterne les éléments à l’écran. Il les met en relation de façon progressivement implacable, liant l’ensemble des intervenants dans un tour d’horizon particulièrement complet. On pourra cependant reprocher au film un aspect « scénettes catalogue » qui donne la sensation que le film pourrait faire 1h, 2h ou 4h sans que cela ne change grand-chose.

D’où la question finale : que venaient donc chercher ces gens qui se plaignent d’un manque d’action ? Du sensationnalisme qu’ils n’auraient de toute façon pas su prendre au visage ? Une flagellation cinématographique de leur impuissance face à la crise migratoire actuelle ?

En l’état, le film réussit précisément à faire ce qu’aucun reportage ne fait : un état des lieux complet d’une crise tragique se déroulant à quelques centaines de mètres d’un monde qui n’est pas vraiment décidé à s’y confronter directement.

(8.5/10) 

C’est encore l’un des protagonistes du film qui caractérise le mieux le héros de Banana : « tu es petit, enrobé et pas très doué, mais tu es… heureux de la vie ». Giovanni, alias Banana (à cause du maillot de foot de l’équipe brésilienne qu’il porte comme un symbole), est en effet décidé à aller constamment de l’avant afin de prouver que, non, dans la vie, tout et tout le monde n’est pas nul. Autour de lui pourtant, la plupart des gens semblent avoir abandonné l’idée de passer à l’attaque : sa sœur se résigne doucement à une vie professionnelle sans ambition, ses parents sont dans une incommunicabilité complète, sa professeure d’italien est en dépression totale, et son amourette collégienne est à la dérive scolaire et sentimentale. 

Finalement, c’est précisément cela qui fait la force du film : fort de ce constat, Banana (le film) trace un chemin clair, droit et carré. Aucune sensation de calibrage, le film file tout droit dans un sillon sans virage ou détour inutile (et aucune longueur non plus). Aucune happy end sortie de nulle part, aucun rebondissement superficiel, le script est clair comme de l’eau de roche tout en conservant un ton cohérent tout du long. C’est cette fidélité de ton qui finit par nous emporter dans le film, loin de certains compromis commerciaux souvent vus dans les productions de ce genre.

Si les adultes n’ont que peu l’occasion de briller (hormis une Anna Bonaiuto formidable en prof d’italien totalement blasée de A à Z), c’est surtout son jeune duo principal qui fonctionne à merveille. On appréciera tout particulièrement le naturel de Marco Todisco dans le rôle-titre, à qui le film doit énormément de son côté charmant, léger et en même temps moins superficiel qu’il n’y parait.

On retiendra aussi une belle photographie exploitant régulièrement son format Scope pour de magnifiques plans urbains contemplatifs, replaçant cette fable profondément humaine dans le contexte urbain actuel.

(8/10)

Toute la documentation et le réalisme pratico-concret du monde ainsi que la passion sincère de David Grieco sur ce sujet qu'il connait si bien (ami de Pasolini depuis l'âge de 9 ans, Grieco a aussi rédigé le mémoire de la partie civile du 1er procès sur l'assassinat de Pasolini) ne peut sauver La macchinazione d'un rythme absent et d'une structure narrative à la dérive (sans compter quelques effets de style superflus et un didactisme surabondant).

D'ailleurs, la longue et fascinante discussion (presque 1 heure !) avec Grieco, qui a suivi la projection (effectuée le jour du 41ème anniversaire de la mort du réalisateur, tandis que le procès sur son assassinat est en cours de ré-ouverture, et qu'une commission spéciale pourrait être activée début 2017), rappelle à quel point ce dernier maîtrise le sujet (tant dans les détails que contextuellement) mais aussi que les meilleures intentions du monde ne suffisent pas souvent à elles seules (et à nouveau, ça nous fait mal d'être déçu tant la passion sincère transpire du projet).

La première moitié du film tient plutôt bien la route dans le déroulé des événements et le positionnement des personnages centraux à l'intrigue, mais dès que François-Xavier Demaison (tristement mauvais comme un cochon) débarque de nulle part comme journaliste français que le film ne prend même pas la peine de nommer, c'est tout le film qui sombre progressivement dans un empilement successif de personnages insérés au chausse-pied dans le montage. A cela s'ajoutent quelques effets de style s'avérant de plus en plus superficiels et des acteurs secondaires pas forcément très naturels, bref, tout ce qu'il faut pour que le spectateur décroche progressivement de ce qui aurait du être un captivant thriller dans les années de plomb italiennes.

C'est dommage car l'exercice parfaitement documenté transpire la volonté de transmettre un savoir sur les événements tels qu'ils se sont déroulés. C'est dommage aussi car Massimo Ranieri est incroyable de ressemblance avec Pasolini (le réalisateur avait d'ailleurs croisé par hasard l'acteur et était resté bouche bée devant la ressemblance qu'on lui avait vanté pendant des années - au point que certains pensaient que l'acteur était peut-être son fils caché). On appréciera aussi les scènes avec Milena Vukotic (qui joue la mère de Pasolini), les 2 acteurs ayant une complicité à l'écran qui fait plaisir à voir.

(5/10)

(7.5/10)

Par Rémy Pignatiello