DOSSIER : Mel Gibson - Le Bruit et la Fureur


Mel Gibson - Le Bruit et la Fureur

Si on l’associe à jamais aux noms de Mad Max (Max Rockatansky pour les intimes) et de Martin Riggs, Mel Gibson s’est néanmoins bâti une solide carrière de chaque côté de la caméra. Acteur prolifique toujours capable d’apporter son charisme même dans les projets les moins originaux (en témoigne le récent Blood Father), Gibson est aussi un très grand cinéaste. Et à l’heure de la sortie de Tu ne tueras point, son cinquième long-métrage de cinéma, il est bon de se pencher sur la carrière d’un réalisateur qui s’est déjà bâti une solide filmographie aux thématiques fortes.

Si le Mel Gibson cinéaste s’est révélé avec la folie furieuse de Braveheart et de ses cinq Oscars, l’homme était déjà passé derrière la caméra deux ans plus tôt à l’occasion de L’Homme sans visage. Adaptation d’un roman d’Isabelle Holland mettant en scène la relation entre un enfant désirant rentrer dans une école militaire et un ancien instituteur au visage brûlé par un accident de voiture qui lui inculque ses leçons, L’Homme sans visage est une œuvre simple et tendre, à mille lieues de la violence des œuvres qui suivront dans la carrière de Mel Gibson. Le réalisateur va même jusqu’à gommer toute trace de relation pédophile du roman pour se concentrer uniquement sur une relation d’apprentissage qui lie l’instituteur défiguré et l’enfant turbulent. Loin de la barbarie et loin des controverses donc, L’Homme sans visage est un premier essai touchant et sans prétentions qui prouve que Gibson est capable de se fondre derrière n’importe quel sujet.

Il est vrai qu’à partir de Braveheart, Gibson attise le feu des critiques. Si le film fait l’objet de critiques quasiment unanimes et d’un franc succès aux Oscars, on reproche déjà au cinéaste sa façon de filmer la violence : sans prendre de pincettes, Gibson fait gicler le sang, transperce les chairs et tranche des membres. L’homme est brut de fonderie et entend témoigner de la violence qui avait lieu à l’époque. Il ne s’agit ni de l’édulcorer ni de la célébrer mais de la montrer telle qu’elle était (et telle qu’elle est) sans jamais faire de concessions. On l’accusera alors d’avoir fait du mal à des chevaux lors du tournage de scènes de bataille. Ce ne sera pas la première attaque à laquelle le réalisateur devra répondre.

A y regarder de plus près, il n'est pas faux que ses ambitions de réalisateur témoignent d’un certain masochisme : la scène de torture de William Wallace dans Braveheart est éprouvante, les scènes de razzia d’Apocalypto sont très longues et bien évidemment le summum est atteint avec La Passion du Christ, récit des dernières heures vécues par Jésus Christ avec flagellations, couronne d’épines et crucifixion à la clé. Catholique traditionaliste, Gibson éprouve une véritable fascination pour la violence qu’il met en scène sans ambages. En dépit d’une volonté de reconstitution historique qu’il affiche de manière forte (La Passion du Christ est tourné en araméen et latin, Apocalypto en maya yucatèque), le réalisateur n’est jamais à l’abri des controverses. Toujours tatillons et sourcilleux de relever le moindre défaut historique, les critiques s’acharnent sur Apocalypto et son manque de véracité dans ses détails. Mais qu’importe au final ? On se fiche bien de savoir si les mayas auraient vraiment eu peur d’une éclipse ou si les pointes de javelot n’étaient pas métalliques. Ce qui compte, c’est la puissance du récit et avec Apocalypto, relatant la fin d’une civilisation, Gibson fait très fort.

Certes, le réalisateur a lui-même procuré le bâton aux critiques avides de lui taper dessus quand il a réalisé La Passion du Christ en 2004. Film creux dont on peine à voir le véritable intérêt, La Passion du Christ n’a que le souffle de sa mise en scène pour le sauver. Beaucoup trop long, certainement complaisant dans l’interminable succession de scènes gores et carrément maladroit dans sa façon d’accuser les Juifs de la mort de Jésus, le film n’en témoigne pas moins de l’ambition de son réalisateur qui a le mérite de toujours traiter ses sujets avec la même passion, la même rage.

Tu ne tueras point ne déroge pas à la règle et regroupe tout ce qui fait le sel du cinéaste : de la violence brutale et barbare, un symbolisme parfois un peu lourd et aussi un brin de controverse critique quand on l’accuse de dépeindre le camp japonais comme des méchants sans nuances. Qu’importe, Gibson continue son cinéma et le fait bien. Il a la trempe des grands cinéastes et a déjà imposé un style en cinq films. Cinq films qui au final recèlent tous les mêmes choses.

D’abord, il est curieux de remarquer que Gibson n’a jamais réalisé un seul film contemporain. Ils sont tous ancrés dans une époque de l’histoire : le Ier siècle pour La Passion du Christ, le XIIIème siècle pour Braveheart, le XVème siècle pour Apocalypto, la seconde guerre mondiale pour Tu ne tueras point et l'année 1968 pour L’Homme sans visage. Diverses époques qui permettent pourtant au cinéaste de raconter la même histoire : celle d’un homme seul contre tous (ou quasiment) qui lutte pour ses convictions en dépit des autres. C’est Justin McLeod qui se bat contre les avis de la communauté et qui apprend au jeune Chuck les valeurs de la justice et de la liberté dans L’Homme sans visage ; c’est William Wallace qui se bat pour l’indépendance écossaise dans Braveheart ; c’est Jésus Christ qui meurt sur la croix pour avoir prêché la bonne parole dans La Passion du Christ ; c’est Desmond Doss qui refuse de porter une arme en plein cœur de la bataille d’Okinawa dans Tu ne tueras point. Petite exception dans Apocalypto : Patte de Jaguar se bat avant tout pour sa survie et celle de sa famille, son combat est plus primal que celui de ses convictions même si par extension, il croit aux valeurs de la famille et de l’amour comparé au peuple qu’il affronte.

Cinq films donc et toujours la même histoire déclinée à travers plusieurs époques. C’est à se demander si Gibson, le Mel-aimé d’Hollywood ces dernières années, ne raconte pas sa propre histoire et ses propres combats. Cette analyse extrapolée mais pas forcément ridicule ne doit cependant pas empêcher la force de divertissement de chacune des réalisations de Mel Gibson. Si son œuvre regorge sans cesse des mêmes thématiques et des mêmes obsessions (n’est-ce pas le signe des grands cinéastes ?), c’est le spectacle qui prime. Souvent celui de la chair meurtrie, il est vrai mais inscrit dans des récits forts : une fresque épique pour Braveheart, un survival dans Apocalypto, un film de guerre dans Tu ne tueras point. Pas de doute à la vue de cette filmographie remplie de bruit et de fureur, Gibson est un grand et on espère sincèrement voir un jour son film sur les vikings. On en rêverait presque si ce n’était pas aussi violent.

Par Alexandre Coudray