CRITIQUE : Fauda - Saison 1


Fauda

Critique de la Série

Fauda image 1Doron Kabilio, ancien chef d'une mista'arvim (armée de défense d'Israël, littéralement: "ceux qui vivent au milieu des arabes", fondée en 1986) inspirée de la Douvdevan connue pour ses opérations anti-terroristes menées sur le territoire de Cisjordanie, unité d'élite israélienne d'infiltration, commandé par Moreno, est appelé à reprendre du service sous l'impulsion de ce dernier venu lui rendre visite sur ses terres. Reflet fidèle de la réalité en même temps que participant des codes du genre de la série policière moderne dont The Shield (2002 – 2008) est particulièrement emblématique, le thème de la porosité entre le domaine professionnel et la sphère de la vie privée est posé d'emblée comme l'une de multiples séries d'opposition autour desquelles s'articule l'intrigue. La première d'entre elles s'appuyant sur le conflit qui met face à face Doron et son ennemi juré Taufik Hamad alias Abu Ahmad dit "La Panthère" donné pour mort au cours d'une mission précédente de l'unité justement emmenée par Doron (Lior Raz, co-créateur de la série et lui-même ancien membre du Douvdevan). Dès lors, l'ex-commandant de la branche militaire du Hamas en Cisjordanie acquiert le statut symbolique d'un revenant au sens propre du terme comme dans son sens figuré plus restreint de "fantôme" (puisque le mot est employé par les personnages de la série eux-mêmes pour désigner Taufik): celui d'une menace terroriste qui hante au quotidien l'esprit des citoyens israéliens.

Lieu de guerre et de chaos ("fauda" en arabe) où la noirceur des âmes ravivée par la haine contraste étrangement avec les ocres du décor urbain comme d'une terre convoitée au prix du sang par deux peuples irréductiblement ennemis.

Déterminé à prendre sa revanche sur Doron et les membres de son équipe mais dans l'obligation de rester à couvert en changeant régulièrement de cache pour échapper à la traque dont il fait l'objet, il peut compter sur son fidèle bras droit (et jeune cousin) Walid, d'à peine 20 ans, qui incarne à lui seul la relève du mouvement. Mais bien qu'unanimement respecté au sein du réseau terroriste, Abu Ahmad se heurte aux intérêts diplomatiques défendus par le Hamas représenté par son commandant posté à Amman, Abu Samara. Nouvelle opposition structurelle de la série héritée du genre qui veut que l'éthique propre aux hommes de terrain qui se considèrent avant tout comme des soldats soudés entre eux par une forme de fraternité forgée dans la lutte entre en conflit avec les considérations d'intérêt politique incarnés par leur hiérarchie. Qu'il s'agisse de ménager une porte de sortie à la paix entre les deux peuples ou plus prosaïquement de se maintenir à son poste, le ministre de la Défense israélienne Gideon Avital (Uri Gavriel, entrevu dans The Dark Knight rises, épisode de la saga Batman réalisé par Christopher Nolan en 2012) voit d'un mauvais œil les initiatives risquées prises par Doron pour parvenir à infiltrer le réseau terroriste afin d'atteindre Abu Ahmad. Le caractère prudent du personnage cadrant d'ailleurs assez mal avec la vulgarité et les velléités belliqueuses du ministre de la Défense israélien actuel, représentant de l'extrême droite nationaliste la plus dure, le tristement célèbre Avigdor Liberman. Parallélisme qui participe de la composition organique de la fiction, souligné par le montage, et qui se superpose au principe d'opposition systématique déjà relevé non seulement entre les deux camps mais aussi à l'intérieur d'un même camp. De même celui qui met en regard Doron et Taufik, négligeant tous deux leur famille respective au profit de la lutte qu'ils mènent l'un contre l'autre, jusqu'à mettre la solidité de leur couple, voire la vie même de leurs enfants, en danger. Symptomatique du caractère obsessionnel que revêt pour chacun d'eux la cause qu'il défend. Tandis que le capitaine Ayoub (dit "Gabi"), négociateur plus ou moins officiel au service du gouvernement israélien, divorcé de son épouse, passe son temps au téléphone à conseiller ses enfants qu'il n'a pas le temps de voir.

Fauda image 2L'actualisation du genre dans le cadre des conditions géopolitiques spécifiques au conflit israélo-palestinien se nourrit ainsi du traitement particulier réservé aux femmes à travers la fiction. A la fois actrices et victimes collatérales de la guerre que se livrent les deux camps ennemis, elles permettent à un point de vue décalé, complémentaire à celui des hommes, de s'affirmer en modifiant le cours de l'intrigue. A la fois mères, épouses et combattantes, elles apparaissent comme déchirées entre leur instinct maternel, le souci de préserver la vie (et de préparer l'avenir) de leurs enfants et leur foi conjugale, voire leurs convictions idéologiques. Encore une fois un parallélisme est mis en place entre Gali, l'épouse de Doron, et Nasrin, "veuve" de Taufik, retournée vivre à Ramallah après avoir vécu toute son enfance et sa jeunesse auprès de ses parents à Berlin. Sa connaissance de la culture occidentale, son éducation et son caractère indépendant semblent, à l'instar de Shirin (jeune femme médecin palestinienne) formée en France, lui accorder plus de chances de s'extraire de la tutelle masculine de son mari. Encore que, la fiction montre de façon très juste le rôle nécessaire mais insuffisant de la formation à l'esprit critique face à une haine parfois aveugle de l'autre. Portrait de femmes à l'esprit libre qui, s'il n'est pas vraiment représentatif de la situation des femmes dans le monde arabe, ouvre une brèche à travers la réalité via la fiction, dévoilant un horizon possible à l'émancipation intellectuelle du peuple palestinien. La dénonciation par Amnesty International des nombreux et systématiques sévices, enlèvements, actes de torture ou homicides délibérés perpétrés par le Hamas contre ceux qu'ils accusent de "collaborer avec Israël", trouve ici son écho à travers, entre autres, le personnage de Ali Karmi, compagnon de longue date au Hamas de Abu Ahmad. La trahison dont se rend coupable (ou dont il est soupçonné) un membre du groupe à l'encontre des autres faisant là aussi partie des codes du genre auxquels la série se conforme. Dans le même ordre d'idées, et dans un souci manifeste d'objectivité, la série ne manque pas d'évoquer et de montrer les exactions commises par les membres de la cellule anti-terroriste à la gâchette facile: torture, enlèvement d'enfants et exécutions sommaires. Mais si le soutien de certains dignitaires musulmans (représenté par le personnage du cheikh Awadallah) aux actions terroristes dirigées par le Hamas est clairement démontré, on peut regretter que le rôle d'une politique colonisatrice sioniste d'extrême droite héritée du Hérout, composante majeure au sein du Likoud de Benyamin Netanyahou, dans les tensions qui opposent les deux peuples soit quasiment passé sous silence. Et seule une allusion discrète au Kach, parti nationaliste-religieux fondé par le rabbin américain Meir Kahane interdit par Israël en 1994 au titre des lois anti-terroristes, à l'occasion du rappel du massacre du Caveau des Patriarches perpétré par Baruch Goldstein, y renvoie encore qu'indirectement. Or, cet aspect du conflit eut mérité un traitement particulier, ne serait-ce que par souci d'équilibre. En outre, la fiction suggère, notamment au travers des dialogues, que le franchissement des limites légales d'intervention, et par extension l'enchaînement mécanique de la violence à laquelle se livrent les deux camps, relève essentiellement d'une identification (nécessaire à leur mission d'infiltration) poussée à l'extrême des membres de l'unité avec les arabes et que, comme le dit Doron, il faut, afin de n'éprouver aucune pitié face à l'ennemi, "penser comme un arabe". Point de vue ravalant le peuple arabe au rang de la barbarie dont on serait en droit de penser qu'il n'engage que le personnage lui-même si des éléments propres à l'action ne venaient infirmer cette thèse. Cependant que Doron (toujours lui), dans l'intention de tromper la vigilance de Abu Ahmad, utilise son expérience personnelle (délitement de son couple, mort d'un membre de sa famille exécuté par les terroristes) pour convaincre ce dernier qu'il est prêt à servir la cause palestinienne et à mourir en chahid (en "martyr") dans le cadre d'une séquence où les deux hommes se font face, dans un mouvement dialectique de dépassement du conflit qui les oppose conduisant _ au-delà du caractère artificiel de leur situation respective à ce moment-là de l'intrigue_ à leur réunion au sein d'une humanité commune. Scène troublante voire déstabilisante, que la série eût gagné à voir se reproduire plus fréquemment.

Un équilibre de la terreur comme de la douleur physique et morale éprouvées par les protagonistes subsiste cependant renvoyant dos à dos les deux camps englués au sein d'un même territoire dont l'état de guerre et le climat de surveillance quotidien est suggéré par les images aériennes filmées depuis un drone survolant Ramallah. Lieu de guerre et de chaos ("fauda" en arabe) où la noirceur des âmes ravivée par la haine contraste étrangement avec les ocres du décor urbain comme d'une terre convoitée au prix du sang par deux peuples irréductiblement ennemis. Une narration parfaitement maîtrisée, une réalisation efficace et sans accroc, des acteurs convaincants: on peut être sûr que les aficionados du genre ne seront pas déçus.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Informations

Détails de la Série Fauda - Saison 1
Origine Israël Signalétique Interdit aux moins de 10 ans
Catégorie Série Genre Thriller
Version TV Durée 420 '
Sortie 25/11/2017 Reprise -
Réalisateur Assaf Bernstein - Rotem Shamir Compositeur Gilad Benamram
Casting Lior Raz - Shadi Mar'i - Laëtitia Eido - Itzik Cohen - Neta Garty - Tsahi Halevi - Rona-Lee Shim'on - Hisham Suliman
Synopsis Doron Kabilio reprend du service au sein de l'unité d'élite anti-terroriste israélienne dès qu'il apprend que son ennemi juré, Abu Ahmad dit La Panthère, un dangereux terroriste palestinien affilié au Hamas, qu'il croyait avoir éliminé au cours de sa mission précédente, est toujours en vie et qu'il s'apprête à commettre un attentat de grande envergure.

Par Sébastien LAMOTHE

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