CRITIQUE Sherlock Saison 3 (Sherlock Season 3)

Sherlock Saison 3

Critique de la Série

Bien des années après la création du personnage de Sherlock Holmes par Sir Arthur Conan Doyle en 1887, le plus célèbre détective privé du monde ne cesse de fasciner. Plus d’un siècle plus tard, en 2009-2010, Sherlock Holmes est ainsi revenu dans l’actualité fictionnelle de deux manières : par le film d’aventures, rempli à ras bord d’effets spéciaux en tous genres, de Guy Ritchie avec Robert Downey Jr et Jude Law, et surtout par la série télévisée de Steven Moffat et de Mark Gatiss. Cette transposition habile des enquêtes de Sherlock Holmes dans le Londres d’aujourd’hui, sans être respectueuse à la lettre des romans de Conan Doyle, reste avant tout fidèle à l’esprit humoristique et à la description du caractère pittoresque des personnages. S’il fallait une nouvelle preuve du succès de Sherlock Holmes, en 2012, une nouvelle série, Elementary, a encore repris le personnage dans un contexte contemporain, en le plongeant à New York et en faisant du Dr Watson une femme (Lucy Liu). Néanmoins la seule version véritablement digne de Conan Doyle est sans conteste celle de Steven Moffat et de Mark Gatiss. Et si Sherlock était la meilleure série du moment ?

Même si la saison pâtit évidemment de l’absence presque totale de Moriarty, la troisième saison de Sherlock est plus cohérente dans l’ensemble que les deux premières qui sont à chaque fois constituées de deux sommets encadrant un creux.

Les producteurs et scénaristes de la série, Steven Moffat et Mark Gatiss, se sont rencontrés en collaborant à la série mythique Doctor Who. Leur idée de génie consiste à adapter les aventures de Sherlock Holmes dans le Londres contemporain, en faisant du détective un jeune homme se servant régulièrement des nouvelles technologies (sms, Internet, GPS) pour résoudre ses énigmes. De cette manière, le personnage prend un sérieux «coup de jeune », de par sa génération (il a entre 25 et 30 ans) et ses méthodes. Alors que dans les romans de Conan Doyle, Holmes est plutôt un vieux garçon, célibataire endurci, et s’affirme comme précurseur de la police scientifique, en recourant assez souvent à la chimie, Sherlock délègue ces recherches dans la série à son ami le Docteur Watson et à son amoureuse transie, Molly Hooper qui travaille à la morgue. En fait, dans la version Moffatt-Gatiss, Sherlock est devenu un geek, accro à son téléphone portable et son ordinateur, qui observe cent fois plus de choses que la normale et en tire des conclusions toujours exactes cent fois plus vite que la moyenne des gens. La réalisation montre d’ailleurs assez souvent à un rythme syncopé de montage des indices en gros plan rapproché à la manière des Experts, accompagnés des déductions de Sherlock en voix off. D’une certaine manière, par son esthétique, la série voit fonctionner en direct le cerveau de Sherlock, de manière ultra-rapide, mettant en valeur la vitesse de ses synapses et autres connexions mentales.

Néanmoins, Sherlock demeure relativement fidèle au canon des histoires de Conan Doyle, dont Steven Moffat et Mark Gatiss sont de fins connaisseurs. Chaque épisode s’inspire d’une aventure de Sherlock Holmes écrite par Conan Doyle : Une étude en rose, le premier épisode de la série provient d’Une étude en rouge, le premier des romans du canon ; Un scandale à Buckingham revisite Un scandale en Bohême (la rencontre avec Irène Adler); Les Chiens de Baskerville, Le chien de Baskerville ; La Chute du Reichenbach, Le Dernier problème ;   Le Signe des trois, Le Signe des quatre ; Son dernier coup d’archet, Charles Auguste Milverton, etc. Le jeu des correspondances entre les épisodes et les fictions de Conan Doyle s’avère tout à fait passionnant, d’autant plus que certains sont des mixtes de plusieurs nouvelles, en particulier lors de la première saison (Le Banquier aveugle, Le Grand Jeu).

Quoi qu’il en soit, on retrouve dans Sherlock le folklore des personnages récurrents : Holmes avec ses attributs, (son adresse au 221 Baker Street, son addiction au tabac, voire à la drogue, son violon, son homosexualité supposée, et même au détour d’une séquence, sa casquette) ; le Docteur John Watson (représentant de la normalité du spectateur) ; Mary Morstan, l’épouse de John, qui n’apparaîtra que dans la troisième saison ; Moriarty, l’ennemi juré d’Holmes ; Mrs Hudson, sa logeuse ;  le Lieutenant Lestrade ; enfin Mycroft Holmes, son frère, haut responsable du gouvernement britannique, interprété avec une certaine délectation par Mark Gatiss lui-même.  Le seul personnage récurrent inventé semble être celui de Molly Hooper, la légiste du St Bartholomew’sHospital, amoureuse sans espoir de Sherlock, totalement dévouée à sa cause.

La seule version véritablement digne de Conan Doyle est sans conteste celle de Steven Moffat et de Mark Gatiss. Et si Sherlock était la meilleure série du moment ?

Sherlock est une série atypique sous de nombreux aspects, tout d’abord par son format. Alors qu’une série se compose souvent de 10 ou 12 épisodes d’une heure (ou d’une demi-heure pour les sitcoms), Sherlock détonne en proposant seulement trois épisodes d’une heure et demie, chaque épisode étant l’équivalent d’un long métrage. Or ce souci de la durée est fondamental car la première version du pilote durait une heure et ne fonctionnait pas. Le fait de l’avoir prolongé d’une demi-heure permet d’obtenir une autre respiration pour Sherlock, complètement distincte des autres séries, une plus grande immersion dans la durée. De manière générale, tout au moins dans les deux premières saisons, le deuxième épisode est le plus faible (Le banquier aveugle, Le Chien des Baskerville), se contentant de présenter une aventure de Sherlock Holmes parmi d’autres. Le premier et le troisième épisodes se concentrent souvent sur la légende de Sherlock et font intervenir des personnages consubstantiels au mythe (Irène Adler, Moriarty). La troisième saison fait un peu exception à la règle et a parfois déçu les fans en se focalisant sur des éléments parodiques dans les deux premiers épisodes et en paraissant peu se soucier des éléments de l’intrigue. En fait toute la saison tourne autour du mariage du Docteur Watson qui en est le thème souterrain, et sa montée en puissance culmine de manière assez logique et tragique vers le sommet du troisième épisode, Son dernier coup d’archet.

Sherlock est une série qui se caractérise par son côté familial dans la distribution : Mark Gatiss s’est réservé le rôle de Mycroft, le frère de Sherlock, qui possède des capacités de déduction au moins aussi étendues que celles de son frère ; les parents de Bénédict Cumberbatch interprètent eux-mêmes les parents de Sherlock ; enfin celle qui joue le rôle de Mary Watson n’est autre qu’Amanda Abbington, la propre épouse de Martin Freeman, (séparée de lui depuis la 4ème saison), l’interprète du Docteur Watson. Si l’on ajoute que Sue Virtue la productrice de la série est la propre épouse de Steven Moffat, et que Mark Gatiss est homosexuel, on comprendra le parallélisme entre les personnages principaux et l’équipe de production.  Les créateurs de la série ont même eu l’intelligence d’intégrer dans le scénario du premier épisode de la saison 3 les spéculations des internautes sur la possible résurrection de Sherlock.

Du point de vue du contraste, le duo d’acteurs est une grande réussite et donne lieu, en-dehors des moments strictement dramatiques, à des échanges comiques assez désopilants qui sont pour beaucoup dans la réussite de la série.

En ce qui concerne le style de la série, il se caractérise par quelques innovations comme le fait d’inscrire directement à l’écran les sms écrits par les personnages, ce qui a été repris par David Fincher dans House of cards. Parfois la réalisation est marquée par un style syncopé, sur fond de musique pseudo-techno, qui ne laisse aucun doute sur les années 2010, servant de cadre. En utilisant le ralenti ou l’accéléré, la mise en scène permet de suivre en temps réel ou de décomposer le mouvement de la pensée de Sherlock. Néanmoins la série comme les créations télévisuelles de manière générale, est surtout marquée davantage par la personnalité des showrunners, Mark Gatiss et Steven Moffat, que par celle de ses réalisateurs. Signalons quand même que Paul McGuigan a tourné quatre épisodes sur neuf et parmi certains des meilleurs (le 1.01, le 1.03 et le 2.01, en particulier). Enfin la musique très fellinienne, s’inspirant d’airs de cirque, à la manière de Nino Rota, est signée par Michael Price et un certain David Arnold, déjà responsable des bandes originales d’un autre trésor du patrimoine britannique, James Bond. 

Or, en dépit des qualités évidentes de production, la série ne resterait pas forcément dans les mémoires si elle n’avait trouvé dans Bénédict Cumberbatch et Martin Freeman un couple d’interprètes idéaux. Comment expliquer sinon que le public puisse aimer un personnage aussi antipathique a priori que Sherlock ? Doté de facultés intellectuelles impressionnantes, imbu de sa personne, souvent méprisant pour la lenteur cérébrale de son entourage, Sherlock se définit lui-même comme «un sociopathe de haut niveau ».  La sociopathie est un trouble de la personnalité dont le critère principal d'identification est la capacité limitée à ressentir les émotions humaines. C'est ce qui peut expliquer le manque d'empathie de Sherlock quand il est confronté à la souffrance des autres, en particulier des victimes.

Le public aime Sherlock en dépit de tous ses défauts assumés parce qu’il est un handicapé émotionnel, «crippled inside », comme dirait John Lennon. Incapable d’aimer (quoiqu’il entretienne une relation à double tranchant avec Irène Adler), n’ayant aucun véritable ami hormis le Docteur Watson, il inspire néanmoins le respect et l’admiration pour ses capacités exceptionnelles qui le désignent naturellement pour être le seul rempart du Bien face à la société du crime mise en place par le terrifiant Moriarty. Sherlock se voit comme marié à son travail et rejette de manière indifférente les soupçons d’homosexualité qui rôdent autour de lui. Il n’est d’ailleurs pas innocent  que Moriarty, lors de sa première apparition dans le 1.03, en amoureux de Molly Hooper, soit décrypté par Sherlock comme homosexuel. Ils semblent être les faces inversées d’une même pièce de monnaie : détective consultant versus criminel consultant. Plus réussi sera le méchant, plus réussi sera le film, disait Hitchcock. C’est peut-être la raison pour laquelle les épisodes les plus réussis ont souvent pour toile de fond l’affrontement entre Sherlock et Moriarty et que la troisième saison manque parfois de tension dramatique.

Sherlock et Watson, s’élançant sur les pistes du crime, paraissent ainsi figurer de modernes Don Quichotte et Sancho Pança, en raison de leur différence de taille.

Mais la fascination pour Sherlock ne serait pas aussi grande sans un acteur exceptionnel. Bénédict Cumberbatch incarne comme rarement il l’a été ce personnage extrêmement difficile à jouer car il ne repose pas sur les émotions traditionnelles. Sherlock est pur intellect et se délecte de déjouer tous les fondements du caractère humain en un clin d’œil. Il exprime parfois un certain mépris pour les autres en raison de ses capacités exceptionnelles, ce qui est formulé par des maximes inoubliables par Cumberbatch «taisez-vous, je vous entends penser et ça m’empêche de réfléchir », «il faut que je me retire dans mon palais mental ». Cumberbatch arrive aussi à exprimer la solitude inéluctable du génie, musicien discret et danseur très solitaire, dans Le Signe des Trois.

Si Sherlock a autant de fans, c’est que cette série rend tout simplement plus intelligent et donne même l’impression fugitive et trompeuse de se trouver pendant quelques moments au même niveau que le meilleur détective de la planète. Les déductions à partir d’indices extrêmement ténus vont très vite et permettent de suivre le fonctionnement mental d’un surdoué, cf. en particulier le discours hilarant de Sherlock au mariage des Watson, morceau de bravoure où il résout une énigme en célébrant ses amis (3.02).

N’empêche, tout ce brio intellectuel n’épaterait pas autant si n’existait pas le Docteur Watson, repoussoir de Sherlock et personnage-miroir du spectateur. Agacé mais admiratif, il épouse nos réactions et nous fait ainsi ressentir l’impression de collaborer avec un génie. Manifestant toutes les qualités humaines dont Sherlock semble bizarrement dépourvu, Watson permet à tous les spectateurs de s’identifier au moins à un personnage, si le niveau de Sherlock semble trop éloigné pour certains. Martin Freeman, par son humanité et sa capacité d’empathie, permet au tandem de fonctionner parfaitement. Sherlock et Watson, s’élançant sur les pistes du crime, paraissent ainsi figurer de modernes Don Quichotte et Sancho Pança, en raison de leur différence de taille.

Si Sherlock a autant de fans, c’est que cette série rend tout simplement plus intelligent et donne même l’impression fugitive et trompeuse de se trouver pendant quelques moments au même niveau que le meilleur détective de la planète.

Du point de vue du contraste, le duo d’acteurs est une grande réussite et donne lieu, en-dehors des moments strictement dramatiques, à des échanges comiques assez désopilants qui sont pour beaucoup dans la réussite de la série. C’est ce qu’on a beaucoup reproché aux deux premiers épisodes de la troisième saison, le fait de se consacrer davantage à l’exploitation des relations entre Sherlock et Watson et d’oublier la résolution d’intrigues policières. Or le premier épisode, Le Cercueil vide, se concentre surtout sur les innombrables explications de la mort de Sherlock. L’attente était tellement grande qu’il ne pouvait que décevoir. L’intrigue fondée sur des attaques terroristes n’est en effet un prétexte et semble intercalée entre deux exégèses de la chute de Sherlock. En revanche, le deuxième, Le Signe des trois, fonctionne à partir d’un discours que Sherlock ne veut pas faire et dont il profite pour résoudre une énigme pendant le mariage de ses amis. Cela permet d’analyser les relations troubles entre Sherlock et les Watson et de préparer souterrainement l’intrigue du troisième épisode où le twist est assez renversant. C’est sans nul doute l’épisode qui gagne le plus à une nouvelle vision, une fois tous les épisodes de la saison visionnés. Au final, même si la saison pâtit évidemment de l’absence presque totale de Moriarty, la troisième saison est plus cohérente dans l’ensemble que les deux premières qui sont à chaque fois constituées de deux sommets encadrant un creux.

En tout cas, la réussite de la série se reflète également dans le succès de ses deux acteurs. Benedict Cumberbatch ne cesse d’être demandé de Star Trek into darkness à Twelve years a slave, en passant par Le Cinquième pouvoir et Un été à Osage County, en étant reconnu comme l’un des acteurs les plus prometteurs de sa génération. Il a même été élu l’acteur le plus sexy de 2013 par le magazine Empire, devant Hugh Jackman. Martin Freeman, quant à lui, tient le rôle principal et emblématique du Hobbit dans la trilogie à succès de Peter Jackson inspirée par l’ouvrage de Tolkien. Les deux compères se sont même retrouvés dans le deuxième volet de cette trilogie, Cumberbatch jouant le rôle du dragon Smaugh. Ces tournages expliquent le retard dans la production de la troisième saison qui est intervenue deux ans interminables après la fin de la deuxième saison, alors que les deux premières se sont suivies à un an d’intervalle. La troisième saison s’achevant sur le retour plus ou moins prévisible d’un personnage («you missed me, hahaha ? »), la quatrième saison était déjà prévue. Mais elle a fini par être diffusée trois ans plus tard. Une éternité pour le téléspectateur fan de Sherlock...

 

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

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