CRITIQUE Black Mirror Saison 3 (Black Mirror Season 3)

Black Mirror Saison 3

Critique de la Série

Déjà remarquée lors de ses précédents passages sur Channel Four, Black Mirror, la série d’anticipation anthologique, a incontestablement passé la surmultipliée lors de son transfert sur Netflix. On se souvient par exemple de son tout premier épisode qui présentait un Premier Ministre forcé d’avoir des relations sexuelles avec un cochon pour sauver la vie d’une princesse très populaire (imaginez un peu Valls ou Cazeneuve dans ce type de situation pour réaliser la cocasserie de la situation) ou encore d’un autre qui exposait Waldo, un ours en images de synthèse, candidat à des élections (Donald Trump?).

Le principe de Black Mirror consiste ainsi à tourner en dérision de manière souvent très effrayante la société d’aujourd’hui, en particulier sa dépendance à l’écran noir (d’où le titre de la série) dont elle ne peut se passer (télévision, ordinateur, smartphone). En fait il s’agit d’une très légère anticipation où Charlie Brooker, le showrunner de la série, prend des situations déjà existantes dans la société contemporaine, l’addiction aux jeux vidéos, l’attirance pour un monde virtuel, la pression des réseaux sociaux, etc. pour les pousser jusqu’au maximum de leur potentiel horrifique ou satirique.

Black Mirror demeure l'une des meilleures séries d'aujourd'hui car elle nous avertit utilement des dangers de ce que nous pratiquons pourtant tous les jours.

Pour cette saison 3 relancée par Netflix, Brooker a disposé de beaucoup plus de moyens : il a quasiment doublé le nombre d’épisodes (6 au lieu de 3 ou 4 pour les 2 saisons précédentes) ; il a pu engager des metteurs en scène réputés, Joe Wright (Reviens-moi, Orgueil et préjugés), Dan Trachtenberg (10 Cloverfield Lane), et des acteurs connus (Bryce Dallas Howard, Michael Kelly, Jerome Flynn, Ariane Labed, Kelly MacDonald). Côté musique, il a même pu s’assurer la collaboration de compositeurs prestigieux, Clint Mansell (Requiem for a dream, The Fountain) ou Geoff Barrow (Portishead).

La saison 3 présente un portrait d’ensemble accablant de la société de demain (voire de presque aujourd’hui) : réseaux sociaux dictant leur loi de popularité ou d’impopularité (les épisodes 1 et 6, Chute libre et Haine virtuelle), addiction à des jeux vidéo ou des espaces virtuels (Playtest, San Junipero, les épisodes 2 et 4), technologie trompeuse utilisée de manière militaire (Tuer sans état d’âme, épisode 5), et enfin manipulation par ordinateur et smarphone pour punir des actes racistes ou pédophiles, tels des Anonymous vengeurs (l’épisode 3, Tais-toi et danse). Certes, certains épisodes sont sans doute moins forts que d’autres, car la série est construite sur un principe anthologique qui n’est pas le même que celui des anthologies où le showrunner garde les mêmes histoire et distribution tout au long de la saison (True Detective, American Horror Story).

Contrairement à ces séries anthologiques, le showrunner ne recommence pas tout à zéro à chaque saison mais à chaque épisode, comme dans les séries d’antan, La Cinquième dimension ou Alfred Hitchcock présente, datant des années 50-60, premier Age d’or de la télévision. Ceci explique l’énorme prise de risques puisqu’il s’agit de convaincre à nouveau le téléspectateur à travers une nouvelle histoire et d’autres acteurs. Par conséquent, certains épisodes peuvent sembler moins réussis ou ressortir du déjà-vu, selon notre expérience de spectateur (les 2 et 5, situés judicieusement entre deux sommets). Certains acteurs peuvent sembler ne pas jouer très juste (Wyatt Russell dans le 2). Mais peu importe, là ne réside pas l’essentiel : Black Mirror semble anticiper avec une justesse incroyable ce qui pourrait arriver si nous ne maîtrisions pas la technologie qui se trouve à notre disposition. Pour cela, Brooker dispose de deux armes majeures, l’horreur et l’humour et s’en sert à merveille. Nous ne sommes pas près d'oublier par exemple comment, dans l'épisode 1, Lacie (Bryce Dallas Howard) recherche avec avidité les notations + 5, en sombrant dans le ridicule. Charlie Brooker revisite ainsi les genres codés du cinéma : la comédie romantique, le film de guerre, le réalisme social de Ken Loach, le polar hitchcockien, etc. et les détourne dans son but de satire, à la manière d’un Kubrick du petit écran.

Black Mirror semble anticiper avec une justesse incroyable ce qui pourrait arriver si nous ne maîtrisions pas la technologie qui se trouve à notre disposition.

Black Mirror représente également une leçon magistrale de scénario. Toutes les histoires sont pensées et racontées en fonction de la fin. Ce n’est pas sans présenter un certain risque puisqu’il peut arriver que des épisodes s’essoufflent un peu avant d’y arriver : Chute libre frôle le chef-d’œuvre mais le dernier quart d’heure vient gâcher malheureusement cette impression en raison d’un manque d’écriture. Tuer sans état d’âme se traîne un peu tout du long, avant les dix dernières minutes exceptionnelles. L’écriture de Charlie Brooker est tellement sous haute tension qu’elle ne peut éviter quelques ratés. Néanmoins Black Mirror demeure l'une des meilleures séries d'aujourd'hui (et accessoirement sa saison 3, de 2016) car elle nous avertit utilement des dangers de ce que nous pratiquons pourtant tous les jours. Les réussites sont donc nombreuses et il faut absolument toutes les citer : l’interprétation prodigieuse de Bryce Dallas Howard en gourde assujettie aux réseaux sociaux et aux notations de 1 à 5 (Chute libre), l’épisode 3 au twist très surprenant et désespéré (Tais-toi et danse) qui est l’un des meilleurs exemples d’utilisation de Radiohead (Exit music (for a film)) dans une fiction, l’épisode final, Haine virtuelle, hommage très réussi aux Oiseaux d’Hitchcock via des drones-abeilles, qui se conclut de façon angoissante comme Le Silence des agneaux.

Par rapport aux deux saisons précédentes qui sonnaient de façon désespérée ou inconfortable, cette saison 3 présente une oasis, San Junipero, où deux femmes âgées vivent la vie de leurs rêves grâce à un lieu virtuel de vacances dans lequel elles peuvent être transportées une fois par semaine, jusqu’à minuit, avant de peut-être choisir de basculer définitivement de l’autre côté. Réflexion sur l’euthanasie, romance impossible, retour nostalgique vers le passé, San Junipero surprend par son émotion intacte et non feinte. Charlie Brooker a enfin décidé de nous dire que la technologie ne représentait pas que le mal et pouvait sauver des vies.

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

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