Critique Le Sel des larmes

Le Sel des larmes
Depuis deux films, Garrel se concentre sur l'essentiel : le rapport au père, le filmage de la jeunesse, les relations d'amour et de lâcheté entre hommes et femmes. Son cinéma n'a donc jamais paru aussi accessible, exposant en plein jour et sans fards...

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par David Speranski

Critique du Film

Trois femmes

Un film peut parfois en cacher un autre. Eté 85, attendu comme le Messie cinématographique, pouvant relancer la fréquentation des salles dans un contexte post-confinement, a fortement déçu, à la fois sur les plans commercial et cinématographique, et masquait en fait la sortie d'un film de Philippe Garrel, que seuls les aficionados de ce metteur en scène, attendaient peut-être, mais qui se révèle à l'arrivée bien plus précieux. Avec Le Sel des larmes, Philippe Garrel confirme son retour au cœur le plus intime de son cinéma, retour amorcé par La Jalousie en 2011 et poursuivi grâce à L'Ombre des femmes et surtout L'Amant d'un jour. Depuis deux films, Garrel se concentre sur l'essentiel : le rapport au père, le filmage de la jeunesse, les relations d'amour et de lâcheté entre hommes et femmes. Son cinéma n'a donc jamais paru aussi accessible, exposant en plein jour et sans fards l'humanité de ses personnages.

Depuis deux films, Garrel se concentre sur l'essentiel : le rapport au père, le filmage de la jeunesse, les relations d'amour et de lâcheté entre hommes et femmes. Son cinéma n'a donc jamais paru aussi accessible, exposant en plein jour et sans fards l'humanité de ses personnages.

Le Sel des larmes, c'est un peu L'Education sentimentale garrellienne où Luc, un jeune menuisier, "monte" à Paris pour passer le concours de l'Ecole Boulle et concrétiser le rêve de son père. Ce faisant, il va croiser trois femmes, Djemila une jeune vierge avec il va vivre une romance platonique, Geneviève, une fille sexuellement très active qu'il va rendre enceinte sans le vouloir et enfin Betty, la seule qu'il va considérer comme son égale, car elle le trompe de manière éhontée, sous ses yeux, avec un collègue de travail...

La sensation la plus étonnante avec Le Sel des larmes, c'est de voir la vie se dérouler, sans pathos ni jugement, sans dramatisation ni sophistication superflue. Garrel filme avec l'évidence des poètes qui se confrontent pour la première fois au réel, en faisant en sorte que l'histoire racontée trouve naturellement des échos dans notre expérience personnelle. Le film est pourtant magnifiquement stylisé : la beauté impressionnante de ce noir et blanc, égrenant les nuances du charbon et de l'anthracite, (merveilleuse photographie de Renato Berta), parvenant en quelques plans à rendre fascinante Ouleya Amamra, la justesse des cadrages, la composition au sein des plans. Pourtant rien ne paraît ostentatoire. Tout semble juste, évident, naturel : tout comme la musique de Jean-Louis Aubert accompagne les images sans les devancer, le film nous accompagne dans ce trajet de vie. Libre à nous de nous y reconnaître (ou pas).   

Le personnage principal, Luc entretient le même type de rapport complice et affectueux avec son père (grandissime et émouvant André Wilms), à la fois modèle, ami et influence. Pourtant il ne saura pas se comporter convenablement avec ses trois amies successives, abandonnant l'une, repoussant l'autre, pourtant enceinte de lui et autorisant la troisième à une infidélité qui, considérée de son point de vue, le révulse. Luc ressemble donc à un lâche qui se laisse porter par les événements (la manière dont il considère que le destin a tranché en faveur de Geneviève). Néanmoins, sans aller jusqu'à l'empathie, Garrel ne le condamne pas outre mesure. Il préfère ne pas l'accabler, le renvoyant aux errements de son destin et à un effet-boomerang assez mérité (le retour raté vers Djemila).

On ne peut sans doute pas comprendre Le Sel des larmes sans le replacer dans le contexte #MeToo. Garrel semble raconter une histoire où le jeune homme ne sait plus guère se comporter à l'époque où les rapports hommes/femmes paraissent inéluctablement brouillés, sans jeu de mots. Luc se comporte objectivement comme un salaud, sans en avoir l'apparence. On sent ainsi se mélanger les souvenirs de la jeunesse du metteur en scène à des impressions de la jeunesse actuelle. Tout est décalé en permanence, anachronique et volontairement inactuel, comme le montre cette formidable séquence de boîte de nuit sur la musique de Fleur de ma ville de Téléphone. A travers cette confrontation atemporelle (passé, présent, avenir?), pointe un peu de nostalgie machiste pour une époque où les rapports étaient différents (la remarque triviale sur les filles du bordel ou la réussite de la drague en cinq minutes), nostalgie contrebalancée par une volonté d'égalitarisme qui finit par faire souffrir le protagoniste masculin (via le personnage de Betty, censée être son égale). Scénarisé de manière discrète et pourtant rigoureuse par Jean-Claude Carrière et Arlette Langmann, Le Sel des larmes met en scène de manière limpide et paradoxalement opaque ce conflit intérieur d'un jeune homme qui ne sait plus se comporter dans une époque dont les codes finissent par lui échapper. Garrel y montre ainsi son désarroi intellectuel et psychologique face à un dilemme qui le dépasse. Une œuvre à la fois douce et terrible.  

Informations

Détails du Film Le Sel des larmes
Origine France Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame - Romance
Version Cinéma Durée 100 '
Sortie 15/07/2020 Reprise -
Réalisateur Philippe Garrel Compositeur Jean-Louis Aubert
Casting André Wilms - Louise Chevillotte
Synopsis Les premières conquêtes féminines d’un jeune homme et la passion qu’il a pour son père. C’est l’histoire d’un jeune provincial, Luc qui monte à Paris pour passer le concours d’entrée à l’école Boulle. Dans la rue, Il y rencontre Djemila avec qui il vit une aventure. De retour chez son père, le jeune homme retrouve sa petite amie Geneviève alors que Djemila nourrit l’espoir de le revoir. Quand Luc est reçu à l’école Boulle, il s’en va pour Paris abandonnant derrière lui sa petite amie et l’enfant qu’elle porte…

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