Critique Barry Lyndon

Barry Lyndon
Comment la vie nous donne et finit par nous retirer ce qu’elle nous a donné. Ce pessimisme absolu et cette lucidité effrayante n’ont jamais aussi bien été exprimés par Stanley Kubrick et font, entre tous ses films, la grandeur et la profondeur...

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par David Speranski

Critique du Film

Le chef-d’œuvre méconnu 

Au siècle des Lumières, Redmond Barry, irlandais désargenté, tombe amoureux de sa cousine Nora Brady qui préfère convoler avec le fortuné Capitaine Quin. Il va mener maintes aventures picaresques avant de connaître une ascension sociale inespérée en épousant Lady Lyndon, riche aristocrate, et en devenant père dun adorable Bryan. Mais son beau-fils, Lord Bullingdon, lui voue une haine viscérale et sans limites 

Dans les années 70, Stanley Kubrick a toujours projeté de réaliser son Napoléon quil espérait voir devenir « le plus grand film de tous les temps ». Lorsque la Warner, suite à l’échec du Waterloo de Sergueï Bondartchouk, lui a retiré les subsides nécessaires à la réalisation de son rêve, son désir a été contraint de se reporter sur un projet de substitution, où il avait la possibilité dexploiter le contenu esthétique, narratif et stylistique de ses recherches napoléoniennes. Héritant ainsi du potentiel du « plus grand film de tous les temps » jamais entrepris, Barry Lyndon, adaptation du roman de William Thackeray, est donc forcément le chef-d’œuvre des films de Kubrick. CQFD. 

Comment la vie nous donne et finit par nous retirer ce qu’elle nous a donné. Ce pessimisme absolu et cette lucidité effrayante n’ont jamais aussi bien été exprimés par Stanley Kubrick et font, entre tous ses films, la grandeur et la profondeur de Barry Lyndon.

Après les remous suscités par Orange mécanique en particulier en Angleterre, où il s’était établi depuis 1962, il souhaitait calmer le jeu et montrer quil sintégrait parfaitement à sa nouvelle patrie, en adaptant un roman du patrimoine britannique. Le rythme volontairement lent et contemplatif de Barry Lyndon sopposait au style électrique dOrange mécanique. Le fantasme du film historique, genre auquel il ne s’était jamais attaqué, le mettait au défi de redéfinir ses règles. 

Il adopta un parti pris narratif qui allait bouleverser la vision du film historique. Au lieu de faire raconter en voix off le film par le personnage principal, ce qui allait induire des effets comiques, (un peu dans le style Little Big Man au XVIIIème siècle), il choisit dutiliser un narrateur ironique et détaché (lexcellent Michael Hordern), ce qui a permis un effet capital de distanciation et de jugement par le spectateur des faits se déroulant à l’écran. En faisant cela, Kubrick savait quil s’éloignait dun succès commercial retentissant, à la manière de Tom Jones de Tony Richardson, œuvre traitant également dun parvenu. Mais il a privilégié envers et contre tout sa vision artistique sans concessions, en abandonnant les notions dempathie et didentification, souvent obligatoires pour un triomphe public. 

Un autre parti pris a été dengager Ryan ONeal, le jeune premier de l’époque, qui sortait de Love Story et de la série Peyton Place, dont les posters ornaient à l’époque les chambres des demoiselles. Ce serait aujourdhui l’équivalent de James Franco ou de Robert Pattinson auxquels on souhaite de rencontrer un jour leur Kubrick et de jouer dans un aussi grand film que Barry Lyndon. Pour sa part, Ryan ONeal avait réalisé la chance dont il bénéficiait davoir son ticket pour lHistoire du cinéma mais ne savait pas que ce rôle darriviste cynique et (presque) sans scrupules allait sonner le glas de sa carrière de séducteur des écrans. 

Le résultat ne sest pas fait attendre: démoli par la critique, en particulier une Pauline Kael loin d’être tendre, considéré comme trop long et confus, Barry Lyndon a été un four complet dans tous les pays, sauf la France où il a toujours joui dune cote damour inattendue. Dans la carrière de Kubrick, cest le premier film qui a été considéré comme décevant, avant que Shining, Full Metal Jacket ou Eyes Wide Shut ne déconcertent et ne permettent de réévaluerà chaque fois le film précédent. A partir de Barry Lyndon, les films de Kubrick seront tous jugés en fonction de la longue attente entre les films, de la légende du réalisateur et surtout de 2001 ou dOrange mécanique, œuvres qui avaient réussi à toucher le grand public. A Barry Lyndon, en dépit de l’étiquette « film de prestige », seuls les Oscars ont accordé une certaine reconnaissance (quatre récompenses techniques). Cest le plus grand échec commercial de Stanley Kubrick, si on ne compte pas ses tout premiers films. 

Or cette déception sest finalement évaporée avec le temps. Le film qui était considéré comme un bide est devenu, par un juste retour des choses, une référence du film historique et du cinéma en général. On ne compte plus les films historiques qui doivent quelque chose à Barry Lyndon: Duellistes de Ridley Scott, Tess de Roman Polanski, les Liaisons dangereuses de Stephen Frears ou le Temps de linnocence de Martin Scorsese. Méprisé à sa sortie, Barry Lyndon est aujourdhui considéré comme lun des plus grands chefs-d’œuvre de Stanley Kubrick, avec 2001 lOdyssée de lEspace. Une rapide consultation des kubrickiens acharnés permettrait même d’énoncer aujourdhui une certaine désaffection à l’égard de 2001. Si dautres films sont plus efficaces et obsédants (Shining, par exemple) ou intelligents et précurseurs (2001), les émotions les plus belles, les plus pures et les plus profondes sont, sauf peut-être pour Eyes Wide Shut, à mettre essentiellement au crédit de Barry Lyndon. 

 

Le trésor dune civilisation disparue 

 

La grande erreur, lorsquon sintéresse à Barry Lyndon, serait de se concentrer uniquement sur laspect narratif. Une première vision uniquement narrative ne peut que décevoir le spectateur, le personnage de Barry étant peu sympathique et ses aventures paraissant sans réelle cohérence. En fait laspect narratif ne passe pas uniquement par le scénario, la voix off et les dialogues ; elle sexprime tout autant par la photographie et la musique, faisant preuve dun raffinement de tous les instants et permettant une jouissance artistique des plus rares. 

La photographie évoque les plus grandes toiles britanniques de maître, de Gainsborough à Reynolds et Constable, avec de magnifiques nuages noirs préfigurant les malheurs qui vont sabattre sur Redmond Barry, devenu après son mariage Barry Lyndon. Kubrick utilise ici un procédé récurrent, décrié par les critiques de cinéma et déjà pratiqué par Luchino Visconti (Les Damnés, Mort à Venise), le zoom arrière qui inscrit les personnages au sein dun paysage et incite le spectateur à juger avec distance les événements. Certes chaque plan est aussi magnifique quun tableau mais aucun historien de lart na pu déceler la moindre imitation littérale de peintures. Kubrick sest imprégné de lesprit des images de l’époque, sans jamais les plagier servilement. Une progression dramatique a lieu dans le choix des teintes, beaucoup moins verdoyantes au fur et à mesure que les protagonistes vieillissent et que lhistoire sachemine vers sa fin. Si Barry Lyndon est un aussi grand film, à linstar de la Règle du jeu de Renoir, cest quil nhésite pas à montrer la nature, en particulier la campagne anglaise, dans toute sa splendeur jaillissante, en complète opposition avec les films urbains daujourdhui. 

A sa manière, la musique raconte lhistoire du film. Kubrick utilise toujours de manière aussi remarquable la musique déjà existante: chaque extrait musical est associé de manière définitive à une fonction dramatique. La mythique Sarabande de Haendel sert à accompagner les duels contre le Capitaine Quin et Lord Bullingdon, ainsi que lagonie du petit Bryan et est donc associée à la mort. Lair irlandais Women of Ireland apparaît pendant tout l’épisode Nora et lintermède Lischen, exprimant le romantisme floué de Barry. Les airs militaires illustrent les séquences de guerre. Le fameux Trio pour piano, violon et violoncelle en Mi bémol majeur de Schubert représente une inexactitude historique car il est très postérieur à l’époque du film, mais la réussite de la séquence de séduction de Lady Lyndon est telle quon pardonne aisément cette « erreur ». Ce Trio accompagne Lady Lyndon, symbolisant les faux-semblants des jeux de lamour et de la société. On le réentendra dailleurs à la fin du film lorsque Lady Lyndon, se souvenant du passé avec mélancolie, signe la rente assignée à Barry. Mozart et Vivaldi illustrent également les périodes de bonheur et de déchéance de la famille Lyndon dans la deuxième partie. Par conséquent, il est possible de se retrouver dans lhistoire du film, uniquement en écoutant les morceaux de la bande-son. 

Quant à la structure narrative, il faut revoir au moins une deuxième fois le film pour sapercevoir de la parfaite symétrie de la construction en deux parties: trois scènes structurent la première partie (le duel contre le capitaine Quin, le combat à mains nues contre M. Toole et la punition à la baguette) et trouvent leur réplique dans trois scènes entre Barry et Lord Bullingdon (la punition humiliante, Barry se jetant comme un sauvage sur Bullingdon, après sa déclaration de guerre et lexténuant duel final). Lhistoire de Barry Lyndon est conçue comme un éternel retour, lui-même revenant à son point dorigine, après avoir effectué cette boucle circulaire. Barry ayant perdu son père dés le premier plan du film, il héritera de trois substituts paternels, de moins en moins honnêtes: le Capitaine Grogan, le Capitaine Potzdorf et le Chevalier de Balibari. Sous langle amoureux, trois femmes lui feront connaître un certain bonheur: Nora, sa cousine, Lischen lallemande accueillante et Lady Lyndon. Barry éprouvera de moins en moins damour à chaque fois, lattachement de convenance à Lady Lyndon n’étant quun faible écho de la passion pour Nora, pour laquelle il était prêt à risquer sa vie. Il était en quelque sorte normal que le public nadhère pas à cette logique déflationniste du film, l’œuvre allant au fur et à mesure vers un déficit dhonnêteté et de sentiments, conduisant directement vers la tombe. 

La langue employée par le narrateur appartient au registre de la littérature la plus élevée et a été entièrement rédigée par Kubrick daprès Thackeray. Cet aspect littéraire concourt à limpression de perfection ressentie en voyant le film. Que ce soit la photographie, la musique ou l’écriture, tous les moyens dexpression sont utilisés à leur summum de qualité, en sinspirant des plus grandes œuvres dart. Barry Lyndon fait partie des films qui donneraient presque envie de devenir réactionnaire et dapprécier avec nostalgie les contributions artistiques du passé, comme un secret à jamais perdu. 

 

Une vie sans morale, un film sans héros 

 

Tout le film repose sur une onomastique : comment Redmond Barry arrivera à sappeler Barry Lyndon, son mariage lautorisant à ajouter le nom de son épouse au sien, et comment Lord Bullingdon arrivera à le faire redevenir Redmond Barry, le dépossédant de ce nom exprimé ironiquement par le titre, Barry Lyndon, comme le rêve dun idéal réalisé puis perdu. 

En fait Kubrick ne porte pas de jugement, il constate lhypocrisie ambiante, reposant sur largent et le statut social, cf. lexcellentescène où tel noble refuse de dîner avec Barry après lesclandre causée par Bullingdon. La position dobservateur de Kubrick est affirmée par le contraste entre le commentaire du narrateur et ce quon perçoit à l’écran, exprimant la différence entre ce quon est et ce quon veut être, le hiatus entre lessence et la représentation, la contradiction entre le destin et la persona sociale. 

La distanciation est donc le mot résumant la stylistique du film et la posture morale de Kubrick. Mais cette fameuse distanciation ne nous donne pas d’éléments sur le sens à proprement parler du film. Barry Lyndon est un film « sans héros », tout comme l’était le roman, le personnage principal étant un homme « sans qualités » hormis un certain courage en duel et une habileté au jeu. Barry est comme tout un chacun, parfois remarquable, souvent médiocre et en tout cas, dépourvu de la constance et des qualités morales qui pourraient le faire passer pour un héros digne d’être imité. Comme le montre lexcellente affiche du film, cest un violent qui plastronne larme à la main, en foulant à ses pieds la rose rouge de ses sentiments. 

Que signifie le film ? Quil convient de rester honnête et que lhypocrisie et la recherche de largent mènent à la complète déchéance ? Que le cynisme a force de loi et de régulateur de lorganisation sociale et quil est préférable de ladopter ? Cest possible, tant la société décrite a lair envahie par le cynisme mais le destin final de Barry ne paraît pas enviable, puisquil naura guère profité des résultats de son opportunisme. 

Le film est donc en fait un parfait miroir, comme disait Stendhal du roman, « un miroir que lon promène sur son chemin ». Aux arrivistes dépourvus de morale, il dira comme Barry « que rient ceux qui gagneront !» ; aux personnes honnêtes, il présentera le destin peu édifiant dun cynique qui aura échoué. A chacun donc de choisir sa morale ou son absence de morale et dagir selon sa conscience, le film étant suffisamment ouvert pour supporter toutes les interprétations.  

Le constat est en définitive dunrare pessimisme, désespérant et presque insoutenable. Peu importe tout cela, les actions menées, les événements survenus, car le film se clôt sur la mort et enlève tout espoir en une transcendance future en laquelle Kubrick ne croyait pas. On quitte Barry amputé dune jambe et revenant en Irlande, accompagné de sa mère, sur un tragique arrêt sur image (figure de style rare chez Kubrick) qui enterre le personnage plus sûrement que des funérailles : le constat d’échec réside entièrement dans ce retour humiliant au point de départ. On revoit Lady Lyndon signant des factures dont la rente dévolue à Barry. Elle sarrête un moment, se souvenant du passé et de son amour défunt, puis elle continue mécaniquement, largent enterrant toute forme de sentiment. Un carton conclut le film : « quils soient bons ou mauvais, beaux ou laids, riches ou pauvres, ils sont tous égaux maintenant » (they are all equal now), proclamant l’égalité devant la Grande Faucheuse, limpression dimmense gâchis et la profonde vanité de toute entreprise humaine. Sadressant à tous, le film se concentre sur ce qui constitue et résume lexpérience humaine, simple, lumineuse et misérable : comment la vie nous donne et finit par nous retirer ce quelle nous a donné. Ce pessimisme absolu et cette lucidité effrayante nont jamais aussi bien été exprimés par Stanley Kubrick et font, entre tous ses films, la grandeur et la profondeur de Barry Lyndon. 

Informations

Détails du Film Barry Lyndon
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Historique
Version Cinéma Durée 240 '
Sortie 29/07/2016 Reprise -
Réalisateur Stanley Kubrick Compositeur
Casting
Synopsis le film évoque le destin d'un jeune intrigant irlandais sans le sou dans la fastueuse société anglaise du XVIIIe siècle, de son ascension sociale pleine d'audace et de perversité après avoir épousé une lady qui lui apportera une fortune considérable et lui donnera un fils, à sa déchéance.

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