Critique Marriage Story

Marriage Story
Très brillamment écrit, puissamment interprété par des acteurs virtuoses qui pourraient être consacrés aux Oscars, tant leurs prestations font miroiter toutes les nuances du jeu dramatique et comique, Marriage Story consacre le retour au plus haut...

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par David Speranski

Critique du Film

Les Cendres de l'amour 

Marriage Story, contrairement à ce que son titre paraît indiquer, n'est pas un film sur la cérémonie d'un mariage, comme ont pu l'être deux films estampillés chefs-d'oeuvre, Un Mariage de Robert Altman ou Rachel se marie de Jonathan Demme. Ce n'est pas non plus un film sur l'histoire d'un mariage, traduction fidèle de son titre, ni même sur une potentielle thérapie de couple. Non, nous nous trouvons déjà au stade terminal d'une relation, à un moment où les tentatives de médiation se trouvent vouées d'avance à l'échec. Bien plus que Marriage story, cette œuvre porterait bien mieux le nom de Divorce Story ou plus simplement Une Séparation, si cette appellation n'avait déjà été prise par le film d'Asghar Farhadi. Très brillamment écrit, puissamment interprété par des acteurs virtuoses qui pourraient être consacrés aux Oscars, tant leurs prestations font miroiter toutes les nuances du jeu dramatique et comique, Marriage Story consacre le retour au plus haut niveau de Noah Baumbach qui n'avait pas été aussi inspiré depuis Greenberg en 2010, l'année de sa séparation avec son épouse de l'époque, Jennifer Jason Leigh. Avec ce film, il s'agit comme Bob Dylan l'a chanté dans To Ramona, de ranimer autant que faire se peut, les cendres de l'amour.  

Très brillamment écrit, puissamment interprété par des acteurs virtuoses qui pourraient être consacrés aux Oscars, tant leurs prestations font miroiter toutes les nuances du jeu dramatique et comique, Marriage Story consacre le retour au plus haut niveau de Noah Baumbach qui n'avait pas été aussi inspiré depuis Greenberg en 2010, l'année de sa séparation avec son épouse de l'époque, Jennifer Jason Leigh.

Car le divorce, Noah Baumbach connaît très bien le sujet. Enfant de divorcés, il a déjà traité ce thème dans Les Berkman se séparent (The Squid and the whale), observé de la perspective d'un adolescent, où il racontait plus ou moins le divorce de ses propres parents. Cette fois-ci, il s'inspire de sa propre expérience de récent divorcé. En effet, après trois longues années de procédure, il a divorcé en 2013 de la célèbre actrice Jennifer Jason Leigh, après un mariage conclu en 2005. Dans Marriage Story, il revient donc sur cette expérience traumatisante et fondatrice, avec un recul et une maturité qui font échapper l'œuvre au stérile règlement de comptes, pour s'attacher à ce qui a pu unir deux êtres profondément dissemblables et peut-être au départ complémentaires, et montrer que, d'une certaine manière, les torts sont très souvent partagés dans ce type de conflit. 

Charlie, metteur en scène de théâtre new-yorkais conceptuel et expérimental, vit depuis dix ans avec Nicole, ex-starlette pour films d'ados, qui l'a suivi et soutenue en tant qu'actrice de ses spectacles. Ils sont parents d'un jeune enfant de six-sept ans, Henry. Nicole étouffe de plus en plus sous l'indifférence sentimentale et les exigences professionnelles de son mari et décide de revenir avec Henry dans sa famille à Los Angeles, le jour où elle reçoit une proposition de rôle dans une série...  

Le premier plan du film frappe d'emblée car, avec le visage aux ascendances nordiques de Scarlett Johansson se détachant sur un fond noir, le principal inspirateur de l'œuvre est évoqué, un certain Ingmar Bergman, à qui un hommage est également rendu via un plan furtif sur le titre des Scènes de la vie conjugale. Avec la très belle idée des portraits écrits décrivant chaque époux par l'autre, l'ouverture du film cite également par leur style cinématographique les mini-portraits de Maris et Femmes de Woody Allen, bien plus que la tendance mélodramatique incarnée par Robert Benton dans Kramer contre Kramer. Alors que Benton donnait quasiment tous les torts à la femme et nous faisait forcément aller du côté du mari tentant de redécouvrir son sens de la paternité, Baumbach essaie de retranscrire son expérience avec une certaine objectivité : Nicole a certainement raison d'échapper à une relation qui s'enlise et l'empêche de s'épanouir. Elle reconnaît elle-même, lors de sa confession à son avocate Nora (Laura Dern, époustouflante d'abattage), que, dès le départ, les dissemblances étaient nombreuses et quasiment inconciliables entre Charlie et elle. En revanche, pour atteindre son but, à tout prix, soit la garde de Henry, elle a plutôt tort de forcer la main à Charlie en utilisant des procédés douteux et illégaux. Par un traitement équitable, en termes de durée et d'attention, Baumbach parvient à une certaine équivalence de points de vue entre Nicole et Charlie : dix minutes pour leurs portraits réciproques, une demi-heure ensuite pour elle, une demi-heure pour lui, quarante-cinq minutes pour la procédure de divorce, vingt minutes enfin pour conclure. On sent néanmoins, en dépit de tous ses efforts méritoires, pointer sa préférence pour le personnage masculin, qui, à partir du moment où il devient le centre du film, ne le quittera presque plus. C'est particulièrement manifeste dans la formidable séquence de l'évaluatrice (formidable Martha Kelly, doucereuse et placide), qui nous gagne complètement à la cause de Charlie, en dépit du bon sens le plus élémentaire.

Ceux qui considéraient encore Scarlett Johansson comme un sex-symbol jetable devront ravaler une fois pour toutes leurs a priori. Avec Marriage Story, elle revient enfin au niveau de Her ou Under the Skin, c'est-à-dire, au-delà de son image peut-être trop glamour, de l'une des plus talentueuses et douées comédiennes de sa génération. Elle n'hésite d'ailleurs pas dans ce film à se montrer telle quelle, dans son apparence la plus "normale", avec sa petite taille, ses cernes émouvantes, ses légers problèmes de peau. A l'opposé de son apparence iconique de Black Widow ou dans Lucy ou Ghost in the Shell, elle ne joue quasiment pas ici de sa potentielle séduction et se révèle être une héritière inattendue de Liv Ulmann, Bibi Andersson ou Ingrid Thulin. Quant à Adam Driver, il a rarement aussi bien joué de son grand corps maladroit et de son immense capital sympathie, pour nous émouvoir et nous faire oublier son entêtement stupide, hérité de son amour-propre, à vouloir récupérer la garde de son gamin. Un peu dans la lignée de son personnage dans Hungry Hearts, il trouve ici l'un de ses plus beaux rôles qui le conduirait logiquement, tout droit à l'Oscar du meilleur acteur, si un certain Joaquin Phoenix n'avait pas déjà préempté la statuette. On peut néanmoins s'interroger sur l'absurdité du système qui conduit à ce qu'un film réalisé par Noah Baumbach, avec des vedettes aussi populaires que Scarlett Johansson et Adam Driver, ne puisse trouver de financeur chez les studios traditionnels, hors Netflix, et de sortie cinéma en France. Car, sinon par la justesse et la beauté des cadres, - magnifiques, sans être pour autant fondamentalement originales,-  du moins par l'intensité de la mise en scène et de l'interprétation, Marriage Story ressemble incontestablement à du cinéma de la plus belle eau, du beau et grand cinéma. 

Grâce à un sens de l'écriture particulièrement acéré (quelques répliques au passage, "vous êtes meilleur en ex-mari qu'en mari", "les avocats pénalistes voient le meilleur dans les pires personnes, nous, les avocats du droit de la famille, le pire dans les meilleures personnes", "c'est un accord quand cela vous arrange et une discussion dans le cas contraire"), une distribution parfaite (Laura Dern, Alan Alda et Ray Liotta font des étincelles en avocats plus ou moins moraux), de véritables idées cinématographiques (l'épouse et le mari exprimant leurs réactions au verdict par des chansons de Stephen Sondheim, hommage que n'aurait pas renié Alain Resnais) des séquences s'étalant insolemment au-delà de la durée normalement autorisée dans un film américain (la confession de Nicole, la dispute) et de fabuleux gros plans bergmaniens, Baumbach parvient à s'élever sans trop de difficultés au-dessus de ses précédents essais nettement plus anecdotiques (When we were Young, The Meyerowitz Stories). Certes, par le biais de la fiction, il réécrit un peu son histoire, où il est passé en 2010, via Greenberg, de Jennifer Jason Leigh à Greta Gerwig. Néanmoins, il rend très attachant Charlie, son représentant dans cette fiction, artiste-adulescent attardé et désemparé qui aime surtout à travers la femme qu'il a épousée la mère qu'il n'a jamais réellement eue (le plat que Nicole choisit pour lui, au milieu d'arguties juridiques ou le lacet qu'elle lui noue au milieu de la route, à la fin du film). A travers ces tendres attentions, Baumbach rend aussi hommage à l'épouse qui continue, malgré toutes leurs disputes et désaccords, à aimer son (futur ex-)mari, alors que la réciproque est loin d'être évidente. Allant de scènes narrativement fortes (les confrontations avec avocats) en séquences violemment intenses (la dispute homérique), même si Baumbach ne va pas, comme Bergman, se retrouver complètement du côté de la femme, contre la lâcheté, l'immaturité et la prétention du mari, et n'échappe pas de temps à autre à quelques scories (la B.O. trop sentimentale de Randy Newman, le côté trop ouvertement théâtral dans une ou deux séquences), il rend parfaitement plausible la thèse des torts partagés qui résume souvent ces affaires de couple. Marriage Story pourrait ainsi s'inscrire dans une trilogie de films d'auteur sur la séparation et le divorce, presque cinquante ans après Scènes de la vie conjugale, plus de vingt-cinq ans après Maris et femmes. Entre les larmes et l'affliction, il reste néanmoins un peu d'espoir et de réconfort d'avoir trouvé un moment sur son chemin quelqu'un qui vous a correspondu et sur qui on pourra toujours compter. Comme Joaquin Phoenix le dit dans Her," pour qu'un amour puisse durer, deux personnes doivent évoluer et grandir au même rythme et c'est le plus difficile". 

Informations

Détails du Film Marriage Story
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 137 '
Sortie 06/12/2019 Reprise -
Réalisateur Noah Baumbach Compositeur
Casting Scarlett Johansson - Laura Dern - Ray Liotta - Adam Driver
Synopsis Un metteur en scène et sa femme, comédienne, se débattent dans un divorce exténuant qui les pousse à des extrêmes...

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