Critique Martin Eden

Martin Eden
Martin Eden de Pietro Marcello devra être déconseillé à tout admirateur véritable du roman, à moins d'apprécier le plaisir pervers d'essayer de le retrouver sous une apparence très déformée.

Verdict Note : Maladroit sur de nombreux points. Maladroit sur de nombreux points.

Par David Speranski

Critique du Film

Martin Eden de Jack London est assurément l'un des plus beaux romans du vingtième siècle. Dans ce roman d'initiation où un jeune marin va devenir écrivain par amour pour une belle bourgeoise, c'est un magnifique éloge des autodidactes qui est ainsi effectué, ainsi que de la passion effrénée pour l'art et la littérature. L'aspect romanesque de l'œuvre a engendré un certain nombre d'adaptations cinématographiques et télévisées dont aucune n'est véritablement restée dans les mémoires, une américaine de 1914, une russe de 1918, une américaine à nouveau de 1942 avec Glenn Ford et un feuilleton italien à la fin des années 70, avec Christopher Connelly et Delia Boccardo. La plupart ont restitué l'aspect mélodramatique et sentimental de l'intrigue sans traduire le véritable sens de cette histoire tragique. Pietro Marcello a essayé de s'approprier ce drame avec cette nouvelle adaptation qui a permis à Luca Marinelli de remporter le prix d'interprétation masculine cette année à Venise. Néanmoins, cette adaptation libre du roman de Jack London, est-elle pour autant une réussite qui fera date?

Martin Eden de Pietro Marcello devra être déconseillé à tout admirateur véritable du roman, à moins d'apprécier le plaisir pervers d'essayer de le retrouver sous une apparence très déformée.

Pietro Marcello choisit de transposer l'action du roman, qui se situait du début du XXème siècle à Oakland dans la baie de San Francisco, à Naples, ville ouvrière, à une époque indéterminée se situant entre les années cinquante et quatre-vingt. Pourquoi pas, après tout, si cela permet au cinéaste de se sentir plus proche de son sujet, de par la localisation? En revanche, même si Martin Eden le film est donné d'emblée comme une libre adaptation du roman, le bât blesse fortement lorsque, alors que le roman de Jack London ne quittait pas sa situation romanesque de départ, le film se veut un écho aux préoccupations du fascisme, de la lutte des classes, voire de la misère des populations ouvrières, ouvrant l'histoire à des chromos longuets et récurrents, composés d'images sépia et documentaires du peuple entourant Martin Eden, et voulant évoquer ni plus ni moins que l'Histoire du XXème siècle. Le procédé reproduit maintes fois durant le film alourdit et défigure l'histoire, rendant ainsi tout simplement méconnaissable le roman mais il atteint en plus son climax lorsqu'il est accompagné surtout au début du film de chansons italiennes médiocres ou d'un titre de Joe Dassin (!), comme un clip musical qui ne serait pas du meilleur goût et n'aurait strictement rien à voir avec le sujet de Martin Eden.

Si ce n'était que cela, le film manquerait déjà sa cible. Malheureusement Pietro Marcello a aggravé le poids de sa condamnation en faisant des choix de casting particulièrement malencontreux.  Passe encore pour Luca Marinelli qui interprète sans finesse et uniquement en extériorité le rôle-titre car il accomplit des efforts méritoires, bien que trop démonstratifs. Pour interpréter Martin Eden, il aurait fallu le Delon de Rocco et ses frères, d'une beauté subjuguante, (Delon a souvent déclaré son admiration pour ce roman), ou le Depardieu des années 70, chien fou, sauvage et malade de son énergie. Marinelli est bien trop affiné (surtout de visage) pour être vraiment crédible en marin buriné, et trop prévisible en intellectuel désabusé. Mais ce sont surtout les deux autres choix de casting qui s'avèrent désastreux, Jessica Cressy bien trop plébéienne pour figurer le personnage de Ruth Morse (Elena dans le film), rose fragile maintenue en vie à l'abri dans des serres bourgeoises. A aucun moment, une alchimie particulière ne pourra être constatée entre les deux acteurs principaux, rendant crédible l'histoire d'amour à l'origine de la métamorphose de Martin. Quant au personnage de Russ Brissenden, fondamental dans le roman, homme sans âge, poète atteint de tuberculose, meilleur ami de Martin Eden, il serait presque réussi, s'il n'était interprété par un vieillard de soixante ans, contre-emploi qui condamne déjà à la mort Brissenden. Enfin, pour ce qui est du magnifique personnage de Lizzie Connelly ("j'aurais voulu donner ma vie pour vous"), petite ouvrière, amoureuse de Martin qui tente d'emprunter le même chemin de progression sociale, sa traduction à l'écran en celui de Margaretha s'avère plus que décevant, comme s'il ne restait plus que l'ombre du personnage à l'image.

Au moment où apparaît Brissenden, le film vit sa meilleure partie, lorsque Martin Eden expose ses théories individualistes face à une assemblée de socialistes ou des convives du salon de sa dulcinée Elena. A ce moment précis, Pietro Marcello touche au cœur de son film, la culture valorisée comme un divertissement sans conséquence, la promotion indécente des valeurs bourgeoises, le choix à faire pour son protagoniste entre individualisme ou socialisme comme doctrine intellectuelle. Ce passage ne dure qu'un bref instant car le metteur en scène choisit alors de briser son film en faisant intervenir une ellipse mystérieuse et injustifiée, permettant de retrouver Martin Eden quelques mois ou années plus tard, devenu un écrivain à succès, désabusé et cynique. Coiffé autrement, Luca Marinelli sera confronté à son double antérieur, à la manière de Faux Semblants de Cronenberg. D'un film aux bases néo-réalistes, on passe alors à une atmosphère viscontienne de fin de règne, renforcée à la fin du film par un clin d'œil à Mort à Venise. Or, cette ellipse, nonobstant le fait qu'elle casse le rythme du film, omet l'une des meilleures parties du roman, c'est-à-dire le parcours de dur labeur qui permettra à Martin de rencontrer le succès et de devenir célèbre.  

En raison de ces trois éléments qui rendent absolument méconnaissable le film par rapport au roman, Martin Eden de Pietro Marcello devra être déconseillé à tout admirateur véritable du roman, à moins d'apprécier le plaisir pervers d'essayer de le retrouver sous une apparence très déformée. On ne peut imaginer véritable fanatique du roman de Jack London porter au pinacle cette œuvre dévitalisée qui se permet le luxe de passer à côté de l'attaque explosive du roman contre les idées (ou le néant d'idées) bourgeoises, ne reposant que sur les notions creuses d'argent et de réussite. Où est passée la plume acérée, précise et douloureusement lucide de Jack London dans ce magma d'influences contradictoires? Contrairement à ce que pensent les laudateurs de Martin Eden le film, il ne suffit pas comme Pietro Marcello d'avoir de bonnes intentions pour être jugé sur ses intentions. Il est préférable d'être apprécié sur ses résultats.  

Informations

Détails du Film Martin Eden
Origine Italie Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 128 '
Sortie 16/10/2019 Reprise -
Réalisateur Pietro Marcello Compositeur
Casting Luca Marinelli
Synopsis À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.

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