Critique Mektoub My Love : Intermezzo

Mektoub My Love : Intermezzo
Mektoub my love : Intermezzo est le faux jumeau nocturne, ingrat et expérimental de Canto Uno. Comme François Truffaut, Kechiche a réalisé son film à l'opposé du précédent.

Verdict Note : Intéressant dans son ensemble. Intéressant dans son ensemble.

Par David Speranski

Critique du Film

Tous ceux qui ont adoré Mektoub my love Canto Uno, Prix du meilleur film français de 2018 pour le Syndicat Français de la Critique de Cinéma, n'attendaient que l'occasion de retrouver Amin, Ophélie, Céline, Charlotte et Tony sur la plage de Sète et de partager à nouveau leurs aventures sentimentales et existentielles. Dans notre vie de cinéphile, on a rarement en fin de compte l'opportunité de partager un bout de chemin avec des personnages aussi vrais, chaleureux et vivants sur un écran. Après sa Palme d'or décernée en 2013 à l'unanimité par le jury de Steven Spielberg pour La Vie d'Adèle, Abdellatif Kechiche est revenu à Cannes présenter Mektoub my love : Intermezzo, le deuxième volet de sa trilogie sur la jeunesse de Sète dans les années 90, librement inspirée du roman de François Bégaudeau, La Blessure, la vraie. Annoncé dans une version de quatre heures, raccourci in extremis d'une demi-heure, Intermezzo a créé l'événement et surtout la polémique à la fin du Festival de Cannes 2019. Se trouve-t-il à la hauteur du premier volet? Est-ce en l'occurrence une question réellement pertinente?

Mektoub my love : Intermezzo est le faux jumeau nocturne, ingrat et expérimental de Canto Uno. Comme François Truffaut, Kechiche a réalisé son film à l'opposé du précédent.

Septembre 1994, à Sète. Amin a laissé tomber ses études de médecine. Il est devenu photographe et essaie de percer en tant que scénariste. Il s'est mis en couple avec Charlotte, la jeune femme délaissée du premier volet mais personne ne le sait. Sur la plage, Tony et Aimé font la connaissance de Marie, une jeune Parisienne férue de mythologie et de philosophie, qui semble avoir le bon profil pour Amin, pendant qu'Ophélie se demande si elle va garder l'enfant qu'elle a eu de Tony, sachant qu'elle va se marier un mois plus tard avec Clément. 

Etant donnée la réussite du premier volet, Abdellatif Kechiche était très attendu pour ce deuxième chapitre. Les fans s'attendaient à voir se poursuivre les destins croisés d'Amin, Ophélie, Céline et les autres, approfondissant ainsi la dimension romanesque de l'œuvre. C'était trop mal connaître Kechiche que de penser une seule seconde qu'il allait se contenter d'un programme aussi balisé. Mektoub my love : Intermezzo est le faux jumeau nocturne, ingrat et expérimental de Canto Uno. Comme François Truffaut, Kechiche a réalisé son film à l'opposé du précédent. Le premier volet se caractérisait à la manière des autres films de Kechiche par des blocs insécables de séquences faisant vingt minutes à une demi-heure (la plage, le restaurant, la ferme, la boîte de nuit, etc.). Le deuxième volet largue les amarres : hormis une courte scène de début où on voit Amin prendre des photos de Charlotte qui a accepté de poser nue pour lui, et une séquence de plage et de bavardage permettant d'introduire le personnage de Marie et mettant en place le dilemme d'Ophélie, faisant une demi-heure sur le modèle des séquences de Canto Uno, tout le reste du film réside en une seule séquence de trois heures retraçant la soirée en boîte de nuit qui suit la séquence de la plage. Même si Kechiche renonçait, du moins pour ce volet, à la dimension romanesque de son projet, pour privilégier la dimension d'un présent filmique éternisant, il aurait pu développer les liens entre les personnages pour engendrer de la fiction. Il ne l'a volontairement pas fait.

Amin n'apparaît durablement qu'au bout de cinquante minutes de film ; idem pour Charlotte qui ne viendra à la fête qu'après deux bonnes heures. Marie, le nouveau personnage de ce volet, derrière ses airs de sainte nitouche, révélera une attitude de dévergondée et se contentera pendant tout le film de continuer à se trémousser, en "twerkant" entre deux hommes. Par rapport au premier volet, Amin n'a pas progressé d'un iota (même s'il n'est plus vierge, ce que montrera la séquence finale avec Charlotte, épilogue silencieux et faussement apaisé). Contrairement aux injonctions d'Ophélie, "arrête un peu de regarder, vis", il continue à regarder sans fin les gens s'ébattre devant lui, toujours aussi extérieur au mouvement des choses. Alors qu'il était le centre névralgique de Canto Uno (qui lui devait beaucoup), cette fois-ci, c'est Ophélie qui dirige le jeu, en dansant de manière incessante, en relançant les conversations et surtout en s'investissant physiquement lors d'une scène sexuelle qui n'a pas fini de parler d'elle, sorte d'équivalent des scènes physiques de La Vie d'Adèle, cunnilingus de quinze minutes réalisé par le petit ami de l'actrice Ophélie Bau. 

Kechiche est bien trop intelligent et bon scénariste pour ne pas avoir fait exprès d'évacuer progressivement les liens narratifs qui unissent ses personnages, afin de laisser place à la sensation pure. Certaines mauvaises langues diront qu'on n'est plus très loin de la pornographie, dans son absence de scénario et sa focalisation obsessionnelle sur des corps jeunes en pleine activité physique. Il est vrai que cette séquence d'Ophélie Bau ainsi que l'insistance à filmer le personnage de Marie dansant entre deux hommes peuvent largement y faire penser. Pourtant le projet de Kechiche est bien plus abstrait (si l'on peut dire, dans cet océan de sensualité qui suinte par tous les pores) : il s'agit de filmer jusqu'au bout les effets d'une fête, d'une soirée qui s'éternise alors que ses participants n'en peuvent plus, une sorte de version étendue de la scène de la boîte de Canto Uno, s'étendant cette fois-ci sur trois heures, ou de la séquence de soirée de La Dolce Vita. Trois heures où nous verrons en boucle des corps féminins filmés souvent en se focalisant sur leurs parties sexuelles, et en contre-plongée, ce qui leur donnera une supériorité physique, dansant en boucle sur Donna Summer, Abba, de la techno, du disco ou de l'électro. Trois heures pour que les corps s'épuisent, se lassent, dans la répétition des figures de danse, dans le trémoussement sempiternel des derrières féminins. Trois heures où il ne se passe strictement rien, narrativement parlant, faisant du surplace absolu. Comme si Kechiche avait voulu par avance se faire détester avec ce nouveau volet, face à l'accueil trop unanime du premier. Comme s'il s'agissait de prolonger le premier volet, sans rien apporter narrativement. La grâce innée du premier a mué en une certaine version de l'Enfer. 

Trois heures où les spectateurs s'épuisent tout autant que les personnages à suivre ce rythme endiablé et répétitif, où ils se lassent, où ils finissent, au-delà de la durée raisonnable, par trouver une certaine beauté de sidération dans ce chaos. Car au bout de la nuit, Kechiche, jetant par-dessus bord la narration et la dramatisation, n'a pourtant rien perdu de la puissance tellurique de son cinéma. Même en se contentant de filmer des corps en sueur, exténués et continuant à se mouvoir sur de la musique de danse, Kéchiche filme un certain état de l'humanité, renvoyant à la citation de la Bible (Jérémie, 5.21) et du Coran qui ouvre le film : "ils ont des yeux mais ne voient pas. Ils ont des oreilles mais n'entendent pas". Une humanité qui préfère s'étourdir dans l'oubli et le divertissement au sens pascalien, qui reste aveugle et sourde à la véritable communication. Une humanité qui a oublié d'être humaine. 

En fait la signification de l'œuvre et sa place dans la trilogie de Kéchiche se trouvent dans le titre, Intermezzo. Un intermezzo, est à l'origine, une pièce musicale, instrumentale ou chantée, agrémentée parfois de danse ou de pantomime, insérée dans une œuvre dramatique, lyrique ou chorégraphique. Par conséquent, il s'agit d'un intermède, d'une pause, d'une respiration, dans le corpus global. D'une certaine manière, dès le titre, il nous a prévenus. Il reste à espérer, Kechiche fonctionnant sur le mode des oppositions créatrices, que le troisième volet sera le négatif du deuxième et ressemblera par la force des choses au premier.  

Informations

Détails du Film Mektoub My Love : Intermezzo
Origine France Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Comédie Dramatique
Version Cinéma Durée 240 '
Sortie 25/05/2019 Reprise -
Réalisateur Abdellatif Kechiche Compositeur
Casting Salim Kechiouche - Shaïn Boumedine - Ophélie Bau
Synopsis La fin de l’été approche, Amin et ses amis rencontrent Marie, une jeune étudiante parisienne.

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