Critique Roubaix, une lumière

Roubaix, une lumière
Desplechin demande donc miséricorde pour tous ceux qui souffrent, en effectuant le constat désespéré d'un monde en complet désarroi qui ne sait plus écouter les autres.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par David Speranski

Critique du Film

A l'annonce du titre du nouveau film d'Arnaud Desplechin, certains ont pu s'écrier, "encore Roubaix!" Pourtant Desplechin qui s'est auparavant spécialisé dans le romanesque et l'autofictionnel, cette fois-ci tourne le dos à ce qui a longtemps constitué les deux mamelles de son œuvre. Place dans Roubaix, une lumière au réel le plus impitoyable et au social. Desplechin effectue donc un virage à 180 degrés, par rapport à toutes ses œuvres précédentes, en s'inspirant de toutes les affaires sordides présentées dans Roubaix, commissariat central, un documentaire de Mosco Boucault. S'aidant de Léa Mysius comme scénariste, il envisage ainsi l'humain avec une âpreté et une compassion toutes simenonienne, à travers les cas qui lui sont soumis, fugue, incendie, viol, meurtre...

Desplechin demande donc miséricorde pour tous ceux qui souffrent, en effectuant le constat désespéré d'un monde en complet désarroi qui ne sait plus écouter les autres.

A Roubaix, de nos jours. Le commissaire Daoud et l'inspecteur Coterelle doivent enquêter sur tous les cas qui arrivent dans leur commissariat. Plusieurs affaires seront menées en parallèle : une fugueuse aux origines mixtes, un viol de jeune femme, le meurtre d'une vieille dame…

On s'était tellement habitué aux péripéties bourgeoises et intellectuelles des films de Desplechin qu'on imaginait avec peine qu'il puisse un jour évoquer avec pertinence et justesse la société d'aujourd'hui. Tous ses films comportaient une dimension romanesque non négligeable, inspirée des romans d'espionnage et/ou d'apprentissage. Seule une séquence de Rois et Reine, le hold-up d'une épicerie, laissait entrevoir un côté social qui pousse Desplechin parfois à intervenir sur la place publique, cf. l'appel à la désobéissance civile contre les lois Debré ou l'affaire Léonarda. Roubaix, une lumière est donc l'aboutissement d'un long processus qui a fait abandonner (provisoirement) les répliques savoureusement littéraires d'un Mathieu Amalric pour le prosaïsme neutre et transparent d'un Roschdy Zem. Roubaix, une lumière est un peu le Police d'Arnaud Desplechin, un constat assez désespéré sur la société qui l'entoure et surtout la ville qui l'a vu naître et qui bat des records de pauvreté en France.   

Jamais les dialogues de Desplechin n'ont sonné de manière aussi peu sophistiquée. Jamais non plus il n'a tourné de manière aussi sobre, efficace et peu ostentatoire. Jamais ses personnages n'ont paru aussi terre-à-terre, sans préoccupations d'ordre intellectuel, en étant placés sous le sceau du malheur et de la misère. Comme le commissaire Daoud le dit, Roubaix est la ville la plus pauvre de France. Dans Roubaix, une lumière (dont le titre anglais, Oh Mercy, titre d'un album de Bob Dylan, c'est-à-dire Oh miséricorde, éclaire encore mieux les intentions de l'auteur), tous les faits et crimes sont réels ; toutes les victimes et tous les coupables existent ; rien n'est inventé.  

"Comprendre et ne pas juger" disait Simenon. Telle semble aussi être la devise du commissaire Daoud (un rôle en or pour Roschdy Zem qui devrait lui valoir quelques prix d'inteprétation). Daoud essaie de comprendre l'humanité assez pitoyable qui se présente sous ses yeux. Pour lui, l'humain est le plus important et sans narcissisme, Daoud le recherche chez les autres, y compris lorsque cet élément prend les aspects les plus sordides et les moins engageants. Les réintégrer dans l'humanité, telle est sa mission cachée, en-dehors d'arrêter les criminels. L'ensemble des affaires se coordonne de manière assez désordonnée dans le film mais il s'agit en fait d'un portrait peu reluisant, en réduction, de l'humanité. Progressivement l'une des affaires va prendre le pas sur toutes les autres : celle de l'assassinat de la vieille dame. En reconstituant le crime, Daoud va montrer la détresse humaine et sociale qui a présidé à ce meurtre. Dans le rôle de ces deux amoureuses, Léa Seydoux et Sara Forestier, le visage courageusement à nu, sans maquillage, forment un remarquable tandem meurtrier, équivalent à celui de La Cérémonie chabrolienne ou des Blessures assassines. Desplechin demande donc miséricorde pour tous ceux qui souffrent, en effectuant le constat désespéré d'un monde en complet désarroi qui ne sait plus écouter les autres.   

 

Informations

Détails du Film Roubaix, une lumière
Origine France Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Thriller - Drame
Version Cinéma Durée 119 '
Sortie 25/05/2019 Reprise -
Réalisateur Arnaud Desplechin Compositeur
Casting Roschdy Zem - Sara Forestier - Léa Seydoux
Synopsis À Roubaix, un soir de Noël, Daoud le chef de la police locale et Louis, fraîchement diplômé, font face au meurtre d’une vieille femme. Les voisines de la victime, deux jeunes femmes, Claude et Marie, sont arrêtées. Elles sont toxicomanes, alcooliques, amantes…

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