Critique The Lighthouse

The Lighthouse
Quand être le témoin de séances d'auto-érotisme pratiquées par Robert Pattinson (pas sur des images pornographiques mais sur une sirène) devient la suite logique d'un récit, on sait que se trouve dans l’œuvre quelque chose relevant du génie.

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par Justine VIGNAL

Critique du Film

Seuls au monde

Le cinéma d'horreur est en mouvement constant, et ce, particulièrement depuis The Blair Witch Project, qui a ouvert la voie aux évolutions formelles et à une progressive modification d'ADN échappant aux "recettes frissons" préfabriquées. On pense forcément à Jordan Peele avec Get Out, ou à It Follows de David Robert Mitchell ou encore Ghostland du génie français Pascal Laugier, tous s'aventurent hors des sentiers battus. Mais rien ne nous préparait à l'audace de The Lighthouse, programmé à Cannes par la Quinzaine des Réalisateurs. Dès son deuxième film, Robert Eggers s'impose déjà comme un prodige du cinéma d'horreur contemporain. Eggers aime détourner les figures classiques de l'effroi (la sorcière avec son dérangeant The Witch en 2015, et aujourd’hui, les histoires d'épouvante sur les vieux loups de mer et le phare abandonné).

Comme si Edgar Allan Poe et H.P. Lovecraft avaient réécrit Shutter Island, en métamorphosant l'asile psychiatrique en un phare abandonné et en troquant les patients camisolés avec deux Américains du XIXème siècle piégés l'un avec l'autre.

1890. Une île perdue en Nouvelle-Angleterre. Un gardien de phare aux airs d'ours mal léché (Willem Dafoe) et un jeunot arrivant pour le seconder (Robert Pattinson) doivent travailler ensemble pendant 4 semaines, bien loin de toute civilisation. Ils n'auront pour seule compagnie que les centaines de mouettes, la mer, l'alcool et ce mystérieux phare à la lumière captivante. Assez vite, le vent tourne et laisse place à une tempête incessante qui les immobilisera bien plus longtemps que prévu... À l'image de la lumière du phare qui obsède le personnage de Robert Pattinson car elle lui est interdite, tout dans le film fascine.

Le fond envoûte : le "plot" s’inspire de plusieurs histoires plutôt glauques dont la mythologie et surtout le mythe de Prométhée (le voleur de feu/le voleur de lumière du phare), des carnets de bord de marins/gardiens de phares ainsi que d'un fait divers du XXème siècle toujours non résolu qui a fait naître de nombreuses adaptations (une pièce de théâtre et un autre film qui n'arrive pas à la cheville de celui-ci); la force des dialogues réside non seulement dans un grand talent à l'écriture mais également dans la gestion de leur rythme, c'est un parfait équilibre d'économie de mots et de profusion verbale explosive entre les deux forcenés aux accents loin de la langue anglaise standard avec des phrases de vieux loups de mer comme "Y'er here to work me son!" - et le plus frappant reste la manière dont les deux acteurs interprètent ces dialogues, ils portent le film par leur incarnation incroyable.

Les personnalités distinctes des personnages cohabitent dans un espace très restreint près du phare (devenant de plus en plus étouffant grâce à un format 4/3 claustrophobique). Leur relation se rapproche d'une étrange rencontre amoureuse passionnelle et toxique étirée jusqu'à la folie : ils se regardent comme chien et chat, s'enivrent ensemble comme des vieux potes, se confessent de lourds secrets, s'engueulent jusqu'à en venir aux mains, se rabibochent et sont à deux doigts de s'embrasser, puis de se poignarder. Les deux acteurs, globalement perçus comme des hommes séduisants, deviennent enlaidis, tant et si bien qu'ils finissent à ne ressembler qu'à des corps pourris de l'intérieur et de l'extérieur. Seuls des monstres de la performance pouvaient ainsi transmettre cette immense palette d'émotions complexes. Willem Dafoe, toujours crédible en personnage de méchant, nous livre pour The Lighthouse, un insurpassable exemple de jeu en interprétant un gentil manipulateur se transformant progressivement en un effroyable dictateur. Il inspire un mélange entre le légendaire Capitaine Haddock et l'apparition de Jim Carrey dans The Bad Batch (un genre de consanguin biscornu), le tout avec supplément de venin. Dafoe se fait maître dans l'art de faire vivre des monologues : plusieurs scènes agissent comme des intenses élans lyriques à la manière de seul-en-scène réalistes, où le monologue devient une prose grâce à la profondeur de l'ancien Jésus de Scorsese ou du Bouffon Vert de Sam Raimi.

Quant à Robert Pattinson, il avait déjà fait ses preuves avec des précédents films dramatiques comme High Life de Claire Denis, mais il démontre l'étendue de ses capacités avec cet ovni qu'est The Lighthouse. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ses jours de candeur vampirique se trouvent bien loin derrière lui, et qu'il prend des risques (dont, entre autres, le fait de porter la moustache). Sous la direction de Robert Eggers, Pattinson parvient à transmettre la tension contenue de son personnage et à la faire exploser dans des scènes d'extrême violence (attention aux âmes sensibles, il éclate une mouette sur un rocher lors d'une longue scène de pure fureur). D'ailleurs, il évacue son malaise intérieur enfoui (induit par le précédant dictateur et le lieu asphyxiant) avec de la masturbation quasi incantatoire.

Quand être le témoin de séances d'auto-érotisme pratiquées par Robert Pattinson (pas sur des images pornographiques, non, juste sur une sirène) devient la suite logique d'un récit, on sait que se trouve dans l’œuvre quelque chose relevant du génie.

La forme subjugue : l'esthétique incroyable ressemble à un film muet (notamment grâce à un filtre vert ajouté à une pellicule 35mm), à cela près que l'image est bien plus travaillée et d'une qualité supérieure; l'excellent montage fonctionne en symbiose avec une musique ultra cohérente, effacée, puis oppressante grâce à des sonorités stridentes par à-coups faisant presque sombrer le spectateur dans la même folie que les personnages; le choix d'assemblage des images et des sons suggestifs ne cesse de faire des adresses au spectateur (tel qu'un bruit de vague qui résonne, monté en cut juste après une scène de "plaisir solitaire" jouée par Pattinson). Le film regorge d'ailleurs de séquences-spectacles comme l'avant-dernière scène qui frôle le plan emblématique (une scène de spectacle/de transformation d'un personnage en face caméra) et qui offre un plaisir esthétique proche de l'orgasme visuel. C'est encore avec un énorme plaisir qu'on voit l'atmosphère passer d'un effroi frontal absolu à des pointes d'humour burlesque surprenantes, comme la punchline de Robert Pattinson alors qu'il meurt de faim "If I had a steak, I would...I would fuck it" ou encore les scènes où les deux travailleurs acharnés se transforment en deux ivrognes désinhibés qui chantent des chansons grivoises.

Étiqueter cette œuvre de "film d'horreur" réduit sa splendeur et son originalité : tel un savant fou ayant trouvé une nouvelle formule scientifique, Robert Eggers invoque avec The Lighthouse un cinéma dépassant les limites de notre vision. Avec des ingrédients provenant d'une multitude de genres (fantastique, horreur, burlesque, thriller et même érotisme), le cinéaste livre une œuvre échappant à tout carcan de marketing cinématographique (espérons qu'il puisse tout de même être distribué en France après Cannes...).

Les seuls points de repères familiers qui viennent à l'esprit, pendant et après la projection, appartiennent aux plus grands : le traitement du suspense évoque Hitchcock et ses Oiseaux (non sans rappeler les mouettes du film), le fort contraste du noir et blanc explose par touches dans des jeux d'ombres suggérant l'expressionnisme allemand de Robert Wiene et son Cabinet du docteur Caligari. Dans ses contemporains, The Lighthouse s'aligne avec la fougue et l'étrangeté de Swiss Army Man (les deux films ont la particularité d'avoir le même distributeur "A24") et semble même lui faire des œillades : les flatulences impromptues du personnage de Dafoe ont ainsi suscité les rires de la salle.

Même s'il emprunte beaucoup à d'autres cinéastes surtout au niveau de la photographie (et rares sont les films qui peuvent égaler sa manière d'incorporer les inspirations), la grande originalité du film réside formellement dans sa pré et post-production, dans sa libre réappropriation des codes de l'horreur et des acteurs qui jouent et s'échappent de ces codes. Le film ose énormément mais ce qui est sûr, c'est que The Lighthouse ne peut laisser indemne. L'expérience hypnotise, on en ressort perturbé et épaté.  

Informations

Détails du Film The Lighthouse
Origine Etats Unis - Canada Signalétique Sensibilité Spectateurs
Catégorie Film Genre Thriller - Epouvante - Fantastique - Frissons
Version Cinéma Durée 110 '
Sortie Prochainement Reprise -
Réalisateur Robert Eggers Compositeur
Casting Robert Pattinson - Willem Dafoe
Synopsis Robert Eggers, cinéaste visionnaire à l’origine du chef-d’œuvre d’horreur moderne The Witch, nous fait ici le récit hypnotique et hallucinant de deux gardiens de phare sur une île reculée et mystérieuse de la Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

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