Critique La Flor

La Flor
Dans le cas de La Flor, c'est essentiellement cette belle et insolente liberté que l'on retient, une liberté d'invention et de création que le film manifeste à chaque plan et qui nous relie au monde et au cinéma que nous aimons.

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par David Speranski

Critique du Film

On sait aujourd'hui que le spectateur est de plus en plus attiré par les expériences longues de cinéma et/ou de télévision, afin de pratiquer une immersion rédemptrice qui pourrait le consoler de la tristesse décevante de la vie. Il suffit d'observer les franchises de cinéma qui ressemblent à d'interminables feuilletons à déguster en salle (Star Wars, Avengers, les D.C. Comics) où les numéros se déclinent sans fin (Indiana Jones, Fast and furious, Scream, Transformers, Twilight, Harry Potter, Hunger Games, Cinquante nuances de Grey, etc.). Sans même évoquer cet aspect marketing du cinéma commercial qui consiste à donner des rendez-vous tous les ans ou deux ans aux spectateurs, les auteurs, eux aussi, conçoivent de plus en plus leurs films comme des œuvres longues à déguster en plusieurs parties (et donc plusieurs projections). La seule différence entre ces deux démarches réside dans ce détail pertinent : à rebours de toute logique commerciale, les auteurs de cinéma sortent toutes leurs parties en une seule fois, lors d'un même mercredi ou dans la foulée d'un seul mois. C'est le cas de La Flor, œuvre gargantuesque de 14 heures (13 heures 34, plus précisément), qui est sortie en France du 6 mars au 3 avril, à raison de 4 parties de 3 heures 30 chacune environ, sauf la 2ème qui ne fait que 3 heures. Devant l'immensité a priori épuisante d'une telle œuvre, la question peut se poser : le jeu en vaut-il la chandelle? 

Dans le cas de La Flor, c'est essentiellement cette belle et insolente liberté que l'on retient, une liberté d'invention et de création que le film manifeste à chaque plan et qui nous relie au monde et au cinéma que nous aimons.

Mais tout d'abord que raconte La Flor? Comme l'avoue Mariano Llinás, le metteur en scène-démiurge argentin de cette expérience ayant peu d'équivalents : pas grand'chose en fait, hormis le fait de suivre quatre actrices en état de grâce, toutes exceptionnelles (Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa, Laura Paredes, formant la compagnie de théâtre exclusivement féminine, Piel de Lava), passant de personnage en personnage, à travers six épisodes qui représentent six genres cinématographiques différents : dans l'ordre, la série B fauchée, le mélodrame musical, le film d'espionnage, la mise en abîme cinématographique, le film muet et enfin le documentaire quasiment ethnologique, commenté en voix off, sans dialogues. 

Dans cette énumération, on discerne facilement le projet potentiellement encyclopédique de résumer l'histoire du cinéma en un seul film, ou à tout le moins pour Mariano Llinás d'évoquer son histoire du cinéma, ainsi que les genres qui le touchent plus particulièrement. En plus des genres déjà évoqués, apparaissent ainsi également le fantastique, la science-fiction, le film d'époque (le segment Casanova), le remake (Partie de Campagne de Renoir, en version muette), etc. Cette folle ambition distingue donc radicalement La Flor de toutes les œuvres récentes ou pas, présentant le même type de durée, excédant une projection unique. En effet, dans les projets récents du même acabit, avec des réussites diverses, Senses de Ryusuke Hamaguchi ou Shokuzai de Kiyoshi Kurosawa (ou plus anciennement Fanny et Alexandre, Scènes de la vie conjugale de Bergman ou L'Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier) présentaient une linéarité d'œuvres classiques. En fait, si on voulait rapprocher La Flor thématiquement et narrativement d'autres œuvres, il faudrait plutôt citer dans le registre de la profusion latine Les Mille et une Nuits de Miguel Gomes et Les Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz qui possèdent la même inventivité fictionnelle, toutefois sans arborer le même aspect encyclopédique. Mais, si on doit comparer les durées, Gomes et Ruiz, apparaissent comme de petits joueurs avec leurs six heures bien tassées face aux quatorze heures affichées par Mariano Llinás. Au-delà des dix heures, seules trois œuvres de cinéma soutiennent la comparaison avec La Flor : Out 1 de Jacques Rivette (12h30), Berlin Alexanderplatz de Rainer Werner Fassbinder (14h54) et Twin Peaks The Return de Mark Frost et David Lynch (18 heures). Il est intéressant de souligner qu'aucune de ces trois œuvres n'a été réellement distribuée au cinéma. Selon les cas, elles l'ont été sporadiquement (Out 1), occasionnellement lors de rétrospectives (Berlin Alexanderplatz), partiellement lors de festivals (les deux premiers épisodes pour Twin Peaks The Return), ce qui laisse donc à La Flor le privilège d'être la seule œuvre marathonienne à avoir connu une distribution "normale" en salle. De plus, aucune de ces œuvres n'avait pour prétention de résumer l'histoire du cinéma ou d'aborder du moins une quantité de genres différents. En dépassant les douze heures, aucune ne parvient non plus à atteindre une perfection peut-être hors de portée pour une telle durée : Out 1, dans ses deux premiers épisodes, a beaucoup de mal à démarrer et à s'extirper du théâtre contemporain ; idem pour les cinq premiers épisodes de Berlin Alexanderplatz qui ne commence réellement qu'avec la rencontre de Franz Biberkopf avec son antagoniste ; en dépit de ses qualités extraordinaires au-delà du commun, Twin Peaks The Return souffre par moments de ruptures de rythme et de passages inégaux. Si on se réfère aux exemples précités, seuls Fanny et Alexandre, Scènes de la vie conjugale et Mystères de Lisbonne, en demeurant dans les 5-6 heures, parviennent à rester d'une qualité égale pendant toute leur durée, atteignant la perfection de chefs-d'oeuvre. 

Or La Flor, si elle possède des épisodes ou des moments absolument géniaux, dispense également des séquences de pur ennui qui entachent quelque peu la grâce de l'ensemble. Citons parmi les moments formidables tout ce qui concerne Marcela (Elisa Carricajo), la femme atteinte d'un mal mystérieux dans l'épisode 1, le mélodrame musical de l'épisode 2 où Llinás fusionne avec beaucoup de réussite Almodovar et Wong Kar-wai, les chapitres 4 à 8 de l'épisode d'espionnage qui en comprend 10 (le très beau moment où Dreyfuss, le prisonnier des tueuses, contemple le ciel et commente en voix off sa contemplation, le chapitre hilarant sur la mouche tsé-tsé, les portraits de trois espionnes, Teresa, Jeanne d'Arc et l'agent 301), la première partie de l'épisode 4 et le segment Casanova. Mais La Flor souffre un peu de ses principales caractéristiques, la longueur intrinsèque de ses segments et sa durée totale. La série B, en dépit de sa courte durée relative (1h20), est légèrement trop longue. L'épisode 3, le plus long du lot, le film d'espionnage (5 heures au total), quasiment un film à l'intérieur du film global, qui a nécessité six ans de tournage à lui tout seul, se perd en digressions, surtout au début et à la fin, malgré un commentaire en voix off souvent envoûtant, assez proche d'Oliveira ou Ruiz. Lorsqu'on arrive au métafilm de l'épisode 4 qui décrit une rébellion inoubliable des actrices, ainsi qu'une volonté de les abandonner de la part du metteur en scène, pour aller filmer des arbres, on découvre avec grande surprise que Mariano Llinás possède beaucoup d'humour et sait se livrer à une autocritique salutaire, en imitant de façon convaincante et poétique le style de Godard dans Pierrot le fou et Nouvelle Vague, ce qui donne l'un des plus beaux moments du film, gracieux et aérien. En revanche, les épisodes 5 et 6 se complaisent dans l'ennui d'un certain formalisme (film muet sans musique, documentaire ethnographique avec commentaire pseudo-scientifique), et, en plus des 36 minutes de générique de fin tournées à l'envers de façon absolument superfétatoire, paraissent avoir été réalisées uniquement, pour tenir le pari insensé de la durée, afin de satisfaire à la beauté du concept, sans se préoccuper une seule seconde des enjeux des personnages, de leurs réflexions et de leurs émotions. Sur les dernières 105 minutes qui sentent fortement la rallonge, les épisodes sont surtout sauvés par une poignée de secondes à chaque fois : la scène aéronautique sur la musique du film de Renoir ; la séquence inspirée des Grandes Baigneuses d'Auguste Renoir, le père de Jean, qui permet à l'auteur de dénuder pour la seule et unique fois ses actrices et aussi de faire ressentir de façon très émouvante et sensible le temps qui passe, à travers la grossesse révélée de deux d'entre elles (Laura Paredes et Valeria Correa). 

Pourtant, même si La Flor n'est pas parfait et n'est donc pas un chef-d'oeuvre, il est incontestablement un grand film. Car le geste de cinéma est immense, inédit et par conséquent infiniment mémorable. Peu importe que les deux dernières heures du film soient plutôt ratées, combat de trop pour figurer dans le Livre des Records, l'essentiel c'est que les 12 heures qui les ont précédées soient globalement réussies. Or c'est le cas grâce à deux qualités souvent antinomiques qui s'avèrent ici complémentaires, le lyrisme émouvant (le mélodrame musical où des ex-amants ne peuvent se parler qu'en interprétant ensemble une chanson, les espions qui sont obligés de réprimer une histoire d'amour qui les tourmente intérieurement) et l'humour poétique (les arbres devenus l'obsession du metteur en scène, la réplique hilarante "au bûcher, les sorcières!", énoncée au mépris total de ce qui s'est passé dans les épisodes précédents, valorisant au contraire la femme, son indépendance et sa liberté). Car, dans La Flor, il s'agit avant tout de jouer. Par conséquent, dans ce film, les actrices jouent avec le metteur en scène et non pas pour lui, instaurant une dimension ludique jubilatoire, quasiment à chaque réplique. De ce jeu, ressortent surtout le tandem Laurel et Hardy formé par Laura Paredes, formidablement empathique, et Elisa Carricajo, étrangement énigmatique (ses grands yeux bleus liquides dont on ne sait jamais ce qu'ils veulent ou non signifier). Les rejoint parfois Valeria Correa, inoubliable en Andrea Nigro dans le mélodrame musical ("mon plus grand talent, c'est la survie") ou en nouvelle Jeanne d'Arc. En revanche, est souvent filmée à part Pilar Gamboa, la compagne du metteur en scène, fascinante en chanteuse blessée dans son amour-propre ou en espionne muette, indécise sur le choix de son camp. Ces quatre magnifiques actrices subliment le film à chaque moment où elles apparaissent (c'est-à-dire tout le temps, sauf lors du cinquième épisode, remake de Partie de campagne). Elles pratiquent ici un immense jeu de rôles, comparable à celui de Sabine Azéma et Pierre Arditi dans Smoking/No Smoking d'Alain Resnais, comme des gamines qui investissent à chaque fois un nouveau terrain de jeu, traversant les continents, les pays et les villes, passant de Bruxelles, à Berlin, Londres ou Paris, sillonnant l'Amérique du Sud ainsi que la Corée du Sud, et dévorant les époques, du XVIIIème siècle de Casanova au XXIème, en passant par le XIXème siècle du chapitre 6 ou les années 80 de la Guerre Froide, donnant lieu au film d'espionnage. La Flor représente à l'évidence une immense déclaration d'amour à ces actrices, aux actrices et aux femmes en général.

C'est dans cette imperfection ludique que La Flor trouve une sorte d'éternité joyeuse qui lui permet d'affronter sans trop de craintes la perfection tranquille des Mystères de Lisbonne. Car, à la différence du chef-d'oeuvre de Ruiz, intimidant, bouclé sur lui-même et avouons-le, qu'on ne revoit pas tant que cela, La Flor demeure un film ouvert à tous les vents, une véritable auberge espagnole (argentine, en fait), destinée à inspirer chacun et lui permettre de trouver son bonheur. Car, lorsque l'on se souvient du film, ce ne sont pas les quelques rares moments d'ennui, inévitables sur une telle durée, qui reviennent en mémoire, ce sont les plans complétement fous que Mariano Llinás se permet avec une invraisemblable audace, en valsant entre Tintin, Hitchcock, Godard, Almodovar et Renoir : par exemple, lorsqu'il écrit avec une certaine jubilation "au bûcher, les sorcières!" et qu'au plan suivant, les quatre actrices se métamorphosent en quelques secondes en sorcières avec balais et chapeaux pointus à l'appui. Ou bien lorsque, se promenant dans un domaine, un personnage secondaire, Lorna, esquisse d'un geste sublime et complètement gratuit, une arabesque de la main. La critique n'est pas finalement un compte d'apothicaire. Ce que l'on retient d'un film, ce sont, bien plus que ses défauts, le plus souvent ses moments forts ou des détails qui nous font percevoir (ou pas) l'humanité de l'auteur et sa croyance dans la vie, la beauté et le cinéma. Dans le cas de La Flor, c'est essentiellement cette belle et insolente liberté que l'on retient, une liberté d'invention et de création que le film manifeste à chaque plan et qui nous relie au monde et au cinéma que nous aimons.

Informations

Détails du Film La Flor
Origine Argentine Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Science - Fiction - Film Musical - Romance - Espionnage
Version Cinéma Durée 814 '
Sortie 03/04/2019 Reprise -
Réalisateur Mariano Llinás Compositeur
Casting Elisa Carricajo - Valeria Correa - Pilar Gamboa - Laura Paredes
Synopsis « La Flor » cambriole le cinéma en six épisodes. Chaque épisode correspond à un genre cinématographique. Le premier est une série B, comme les Américains avaient l’habitude d’en faire. Le second est un mélodrame musical avec une pointe de mystère. Le troisième est un film d’espionnage. Le quatrième est une mise en abîme du cinéma. Le cinquième revisite un vieux film français. Le sixième parle de femmes captives au 19e siècle. Mon tout forme « La Flor ». Ces six épisodes, ces six genres ont un seul point commun : leurs quatre comédiennes. D’un épisode à l’autre, « La Flor » change radicalement d’univers, et chaque actrice passe d’un monde à l’autre, d’une fiction à un autre, d’un emploi à un autre, comme dans un bal masqué. Ce sont les actrices qui font avancer le récit, ce sont elles aussi qu’au fur et à mesure, le film révèle. Au bout de l’histoire, à la fin du film, toutes ces images finiront par dresser leurs quatre portraits.

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