Critique Synonymes

Synonymes
Synonymes ne ressemble en effet à rien de véritablement connu, hormis peut-être lointainement certains films de la Nouvelle Vague, et s'efforce à chaque plan, chaque séquence, chaque situation, de déjouer les attentes et de remettre à plat les...

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par David Speranski

Critique du Film

Après les réussites du Policier et de L'Institutrice, Nadav Lapid, ce jeune cinéaste israélien prometteur, était plutôt attendu pour son troisième film. Il choisit dans Synonymes de surprendre et de déstabiliser les spectateurs qui s'étaient habitués au style sagement classique qu'il avait utilisé dans ses œuvres précédentes. Synonymes ne ressemble en effet à rien de véritablement connu, hormis peut-être lointainement certains films de la Nouvelle Vague, et s'efforce à chaque plan, chaque séquence, chaque situation, de déjouer les attentes et de remettre à plat les enjeux. Ce faisant, il se retrouve tout à fait involontairement, mais avec la prescience qui fait quelquefois les grands films, en phase avec la société (en particulier française) d'aujourd'hui. Cette prise de risque a plutôt réussi à Nadav Lapid puisqu'elle lui a valu l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin, devant le plus compassé et ramassé sur sa narration de film-dossier, Grâce à Dieu de François Ozon.   

Synonymes ne ressemble en effet à rien de véritablement connu, hormis peut-être lointainement certains films de la Nouvelle Vague, et s'efforce à chaque plan, chaque séquence, chaque situation, de déjouer les attentes et de remettre à plat les enjeux. Ce faisant, il se retrouve tout à fait involontairement, mais avec la prescience qui fait quelquefois les grands films, en phase avec la société (en particulier française) d'aujourd'hui.

Car que raconte au fond Synonymes? D'un strict point de vue dramatique, pas grand'chose et pourtant cette vacuité dans la construction narrative ouvre vers l'essentiel. Dans L'Institutrice, un petit garçon israélien, Yoav récitait des poèmes qu'il paraissait inventer lui-même, devenant l'objet de fascination de son institutrice qui s'éprenait de lui, au point de perdre la raison et de le kidnapper. On ne sait s'il existe forcément un lien entre ces deux films, mais dans Synonymes, le personnage principal, également appelé Yoav, a bien grandi par rapport au petit garçon de L'Institutrice. Devenu un beau jeune homme musclé et athlétique, il ne récite plus trop de poésie mais déambule dans les rues de Paris, ayant quitté son pays d'origine. Il survit tant bien que mal dans un immeuble de la Rive Gauche et y fait la connaissance d'un couple bourgeois, Emile et Caroline, qui se morfond, un peu amorphe, entre les velléités d'écriture et la pratique de la musique.

A partir de là, on aurait pu croire qu'il s'agit d'une banale histoire d'adultère où l'élément exogène va détruire la cellule conjugale, à la manière du bel inconnu (Terence Stamp) du Théorème pasolinien. C'eût été la piste dramatiquement la plus évidente. Nadav Lapid est bien plus intelligent que cela. Yoav va en effet séduire ses deux voisins de façon concomitante mais cette séduction réussie ira presque de soi (la scène où Yoav et Emile écoutent avec les mêmes écouteurs de la musique classique, à peine troublés par Caroline activant de façon lynchienne l'interrupteur de lumière) et ne mettra pas en péril l'harmonie du trio (un mariage "blanc", quoique, dans les faits, déjà consommé, aura même lieu). En dépit du trio de personnages au centre du film, l'adultère et/ou la jalousie ne seront pas le moteur du film. Caroline (troublante Louise Chevillotte, dans un rôle à nouveau marquant après L'Amant d'un jour de Philippe Garrel) trompera certes Emile (Quentin Dolmaire, révélé par son élocution bizarre, à la Léaud, dans Trois souvenirs de ma jeunesse de Desplechin) avec Yoav (incroyable Tom Mercier, au regard inflexible et effrayant et à la présence impressionnante et brute) mais aucun des personnages n'en fera une affaire d'Etat.

Car le véritable sujet est bien plus grave que ces peccadilles sentimentales, il s'agit d'Etat (ou d'état). Yoav est en effet en rébellion absolue contre l'Etat d'Israël. Il a décidé de fuir son pays dans lequel il ne se reconnaissait plus et même, décision autrement plus symbolique, de ne plus parler hébreu. Il se retrouve donc à balbutier des mots de français en les piochant dans un dictionnaire de synonymes qui va devenir sa lecture principale. Arrivé en France, il fantasme donc Paris comme le paradis qui pourrait résoudre tous ses problèmes, un peu comme Michael Moore célébrant la soi-disant perfection du système social français dans Sicko. Malheureusement il va bien vite déchanter.

La question d'Etat deviendra alors une question d'état. Car Yoav sera confronté aux difficultés les plus élémentaires du quotidien : comment survivre à Paris, lorsqu'on ne connaît personne, et que Paris demeure l'une des villes les plus chères du monde. A cette question, Nadav Lapid essaie de répondre de la manière la plus concrète et précise possible, en indiquant le prix des aliments nécessaires, le prix d'un repas, le coût de la vie en général. On filme dans Synonymes Paris comme on l'a rarement vu, sous son angle le plus quotidien, entre ponts de la Seine et le magasin Gibert Jeune, avec une acuité et une actualité qui existaient dans les films de la Nouvelle Vague. Dans cette question de la survie économique, on retrouvera sans peine un écho des Gilets Jaunes se révoltant pour un pouvoir d'achat à jamais perdu. Le manteau jaune moutarde qu'arbore symboliquement Yoav tout au long du film n'est d'ailleurs pas si éloigné de la couleur des Gilets susnommés. Yoav se range du côté des perdants et parle fort comme eux, avec l'ivresse du désespoir de ceux qui ne seront jamais entendus, néanmoins sans pour autant utiliser la violence, contrairement à certains casseurs. Mais les scènes les plus fortes sont sans doute celles, extraordinaires, où Yoav élève la voix pour affirmer son identité lors du cours d'instruction civique dirigé benoîtement par Léa Drucker ou de la rencontre avec les collègues musiciens de Caroline. Il parle ainsi trop fort, pour revendiquer son attachement à la France, comme si l'intensité de son lien pouvait être mesuré et validé par le volume de son organe vocal. Car Synonymes pose aussi la douloureuse question de l'intégration des immigrés et du lien qui nous attache à un pays. Qu'est-ce qui nous rattache fondamentalement à un pays? La langue qu'on pratique (raison pour laquelle Yoav ne s'exprime plus qu'en français, en n'utilisant que des synonymes appris dans son dictionnaire), l'amour qu'on lui porte, ce qu'on serait prêt à lui sacrifier? Lorsque Yoav, pour survivre, se fera humilier dans une sordide séance de prostitution, l'humiliation sera tout autant sexuelle que linguistique puisqu'il sera obligé d'utiliser son sexe tout autant que sa langue maternelle qu'il avait pourtant rejetée.   

On l'aura compris, Synonymes, comme beaucoup de grands films, pose beaucoup de questions complexes, n'y apporte pas forcément des réponses simples et ne plaira certainement pas à tout le monde. On a parfois l'impression de voir de manière choquante un film opposant un barbare, un "enfant sauvage" à un couple mollement civilisé, représentant une sorte de fracture sociale à l'écran, un peu comme si le cinéma insolent et provocateur de Godard violait ou bousculait celui de Truffaut, un peu trop sage, réfléchi et introverti. Mais des séquences entières de Synonymes restent dans la mémoire bien des semaines après les avoir vues. En particulier lorsque Yoav, (souvenir de son enfance en tant que poète?) évoque Hector le héros troyen défait par Achille, le guerrier grec, Nadav Lapid nous fait comprendre que, dans une guerre sans issue pour pouvoir survivre, tous les combattants sont finalement des perdants.

Informations

Détails du Film Synonymes
Origine France - Israël Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 123 '
Sortie 27/03/2019 Reprise -
Réalisateur Nadav Lapid Compositeur
Casting Léa Drucker - Quentin Dolmaire - Louise Chevillotte - Tom Mercier
Synopsis Yoav, un jeune Israélien, atterrit à Paris, avec l'espoir que la France et la langue française le sauveront de la folie de son pays.

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