Critique Sharp Objects

Sharp Objects
La série convainc et séduit parce qu’elle possède l’amplitude narrative d’un grand roman et l’esthétique d’une œuvre monumentale, la complexité psychologique d’un cas clinique et des personnages d’une rare densité.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par Jean HARTLEYB

Critique de la Série

« Sharp Objects, c’est du Tennessee Williams sous acide » (Jean-Marc Vallée)

(article garanti sans additif, colorant, ni spoiler)

 
Le succès de The Leftovers, Dexter, Wallander, Mr Mercedes, L’Aliéniste, Mindhunter, The Handmaid’s Tale, Bates Motel, The Wire ou Sharp Objects…tient bien sûr pour une part à l’air du temps, à la clairvoyance de showrunners n’hésitant pas à confier les rênes d’une saison à plusieurs réalisateurs de renom, à la densité dramatique des scénarios, à la complexité et à l’ambivalence des personnages, à une esthétique tout ce qu’il y a de plus cinématographique. Mais une autre constante relie les séries mentionnées : leur matrice puisée dans les univers littéraires, psychiatriques et philosophiques. Soit elles sont, en effet, les adaptations “fictionnelles” de best-sellers ou d’essais (Tom Perrotta, Jeff Lindsay, Henning Mankell, Stephen King, Caleb Carr, John Douglas et Mark Olshaker, Margaret Atwood, Michael Dobbs, Robert Bloch, David Simon, Gillian Flynn), soit elles empruntent leur trame narrative en insistant sur la démesure, les troubles du comportement, les traumas de l’enfance, les incohérences comportementales et les choix en apparence non-rationnels.
 
La série convainc et séduit parce qu’elle possède l’amplitude narrative d’un grand roman et l’esthétique d’une œuvre monumentale, la complexité psychologique d’un cas clinique et des personnages d’une rare densité.
La culture sérielle regorge ainsi de personnages abîmés par l’existence et un capital génétique quelque peu “retors” : de la sociopathie (Tony Soprano, Sherlock Holmes, Dexter) à la dépression chronique (Don Draper, Mad Men), en passant par le trouble dissociatif de la personnalité (Tara Gregson, United States of Tara), le dédoublement de la personnalité (Norman Bates), les prodromes de la maladie d’Alzheimer (Kurt Wallander), le sadisme (Gregory House), les troubles obsessionnels compulsifs (Adrian Monk), la maniaco-dépression (Carrie Mathison), le syndrome d’Asperger (Sheldon Cooper, The Big Bang Theory) ou encore la paranoïa (Cersei Lannister, GoT), les scénaristes ont compris tout l’intérêt qu’il y a à porter “à l’écran” des histoires leur permettant à la fois mises en abîme, flashbacks, digressions et étude de caractères sur fond de névroses familiales, trahisons et grands sentiments. Le personnage borderline, sex addict et alcoolique de Camille Preaker, incarnée par une Amy Adams tout en colère ritualisée, s’ajoute à la liste glorieuse des grandes figures psychiatriques propres à l’univers des séries.
 
Fire Walk With Me
 

Tiré du polar très “écrit” de Gillian Flynn, Sur ma peau (Calmann-Lévy, 2007), Sharp Objects est une mini-série orchestrée par Jean-Marc Vallée (Dallas Buyers Club, Wild, Big Little Lies), fascinante tant par ses qualités formelles et une esthétique éblouissante (https://www.youtube.com/watch?v=xrGsx_D_myk) que par la violence des jeux de regard, des phrases assassines où percent incompréhension, culpabilité et haine tenaces.

Dépêchée sur les lieux de son enfance (Wind Gap dans le Missouri) pour couvrir l’enlèvement et la mort de deux fillettes à quelques semaines d’intervalle, elle va très vite être contrainte de troquer ses habits de journaliste-enquêtrice pour ceux, plus délicats pour son équilibre mental, d’éternelle petite fille dont la mère souffre du syndrome de Münchhausen par procuration et de sœur aînée d’une adolescente montrant des signes de grande instabilité émotionnelle. La descente doloriste aux enfers de tous les membres de la famille Preaker, sur fond de résolution de l’affaire, sera le point d’orgue d’une intrigue où les apparences resteront trompeuses jusqu’à l’ultime rebondissement. Le dévoilement de certaines parties du corps automutilé de Camille en milieu de saison est d’ailleurs là pour nous rappeler une vérité première : l’éclatement de la vérité dans certaines familles est un poids bien trop lourd à porter pour les victimes, comme pour les coupables.

Les personnages féminins dans les romans de Gillian Flynn ont des enfances dévastées par des expériences traumatisantes (violences familiales ou mort de proches). Parvenues à l’âge adulte, ses héroïnes n’ont pour seule protection pour affronter leur passé que le vernis trop fin de la résilience et une normalité de façade. Camille Preaker, Amy Elliott Dunne (incarnée par Rosamund Pike dans Gone Girl adapté de son roman Les Apparences, 2012) et Libby Day (incarnée par Charlize Theron dans Dark Places) ont toutes les raisons du monde de fuir, de se venger ou de tourner définitivement le dos aux conventions morales. Leur personnalité n’a rien d’engageante ou de sympathique, et si elles parviennent finalement à susciter une forme de compassion chez le lecteur ou le spectateur, c’est à la seule évocation de leurs épreuves passées qu’elles le doivent (de leur beauté aussi, mais le hors-sujet nous guette). Le corps de Camille est un livre ouvert, caché au regard de tous, même de ses amants : ses scarifications révèlent une fureur dirigée contre elle-même presque par défaut, tant elle est empêchée de “grandir” par une mère effrayante par ses accès de colère, sa froideur et son absence totale d’empathie (extraordinaire Patricia Clarkson, très justement récompensée en janvier dernier pour son interprétation glaçante du Golden Globe de la meilleure actrice dans un second rôle).

La série convainc et séduit parce qu’elle possède l’amplitude narrative d’un grand roman et l’esthétique d’une œuvre monumentale, la complexité psychologique d’un cas clinique et des personnages d’une rare densité. En dépit de son succès critique et public, Sharp Objects n’aura pas de saison 2, Amy Adams ayant récemment décliné l’offre de HBO. Très marquée par un rôle exigeant et physique, elle démontre une nouvelle fois que les stars hollywoodiennes ont ce petit quelque chose que d’autres n’ont pas : une intuition à toute épreuve et le sens du texte.

Informations

Détails de la Série Sharp Objects
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Série Genre Drame
Version TV Durée 50 '
Sortie 08/07/2018 Reprise -
Réalisateur Jean-Marc Vallée Compositeur
Casting Amy Adams - Patricia Clarkson - Chris Messina
Synopsis Camille Preaker, reporter, sort tout juste d'un bref séjour à l'hôpital psychiatrique. Elle retourne dans la ville de son enfance pour tenter de résoudre le meurtre de deux jeunes adolescentes auxquelles elle s'identifie énormément...

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