Critique La Favorite (The Favourite)

La Favorite
Un film dominé royalement, si l'on peut dire, par l'affect féminin dans tous ses états (affection, générosité, calcul, dissimulation, jalousie, vengeance, etc.), à défaut d'être très spécifiquement féministe.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par David Speranski

Critique du Film

C'est l'un des films les plus attendus de ce début d'année. La Favorite était même grand favori aux Golden Globes 2019 avant de finalement s'incliner devant Green Book dans sa catégorie, "meilleure comédie ou comédie musicale". Or c'est là que ce film déstabilise complètement le spectateur. La pente du film s'avère plutôt tragique, intrigue sur la jalousie et l'opportunisme, alors que des saillies sarcastiques et drolatiques parsèment régulièrement son rythme, en faisant quasiment une comédie. Le caractère inclassable de La Favorite peut ainsi lui jouer des tours et s'avérer à double tranchant, tout comme le comportement de ses personnages leur nuit autant qu'il les sert. C'est sans doute pour cette raison que le film a remporté le Grand Prix à la Mostra de Venise (juste derrière le Lion d'Or décerné à Roma), qu'il est grand favori aux BAFTA Awards, étant nommé douze fois, mais qu'il peut également subir des revers.  Ce qui correspond au caractère indécidable d'une œuvre qui, d'un plan à un autre, se révèle assez imprévisible.

Un film dominé royalement, si l'on peut dire, par l'affect féminin dans tous ses états (affection, générosité, calcul, dissimulation, jalousie, vengeance, etc.), à défaut d'être très spécifiquement féministe.

L'histoire de départ s'avère pourtant tout à fait classique. A la cour de la Reine Anne d'Angleterre, dernière monarque de la Maison des Stuart, deux cousines, Sarah Churchill et Abigail Masham, s'affrontent pour rester ou devenir la favorite de la Reine...L'une, Lady Sarah, est la conseillère en titre et dirige en fait le royaume à la place de la Reine Anne, l'autre, Abigail, aristocrate déchue, tombée dans la pauvreté de la paysannerie, se fait aider par Sarah pour entrer dans la Cour, avant qu'elles ne deviennent mortellement rivales...    

De ce canevas d'intrigue classique, voire à la limite de l'académisme, inspiré de personnes réelles, un cinéaste lambda aurait extrait un drame historique comme il en sort une dizaine par an, lisses et sans aspérités. Or, même s'il n'a pas écrit à proprement parler le scénario du film, Yorgos Lanthimos n'est pas exactement un cinéaste comme les autres. Ce metteur en scène grec, révélé par Canines (Prix Un Certain Regard en 2009), s'est signalé par l'âpreté très hanekienne de son regard. Après Alps qui a confirmé son talent, il s'est lancé dans une carrière internationale, engageant des stars (Colin Farrell, Nicole Kidman), sans pour autant abdiquer sur sa vision assez cruelle de l'existence (The Lobster où les personnages se crèvent les yeux, Mise à mort du cerf sacré, inspiré du mythe d'Iphigénie). La Favorite représente ainsi la troisième étape de son parcours international, celle où, contrairement à ses films précédents, il n'a pas écrit le scénario original du film.

Or comme l'a déjà montré Alain Resnais, un auteur n'a pas besoin d'écrire la moindre ligne d'un scénario pour s'approprier totalement un projet. Yorgos Lanthimos le prouve ici, en entremêlant répliques vachardes et vision cruelle de l'arrivisme de l'époque en question qui n'a malheureusement rien à envier à celui d'aujourd'hui. Le ton drôle et amer du film lui doit certainement beaucoup. Néanmoins, son apport le plus remarquable consiste en la mise en images et les choix techniques de mise en scène. Là où tout autre metteur en scène aurait filmé platement les rapports de pouvoir et d'influence entre les deux cousines, se partageant tant bien que mal l'affection de la Reine Anne, Lanthimos opère des choix radicaux, pour distinguer son film des films d'époque traditionnels. Il filmera donc majoritairement en contre-plongée, accentuant l'aspect de supériorité des personnages, en utilisant parfois des objectifs anamorphiques, des cadrages penchés et une profondeur de champ exceptionnelle, ce qui permet de mettre en scène la Cour, comme on ne l'a jamais vue. L'aspect visuel du film est par conséquent absolument inédit pour un film d'époque, ce qui fait que l'on peut reconnaître un plan de La Favorite en moins d'une seconde.

De plus, Lanthimos ne s'arrête pas là et s'affirme un merveilleux directeur d'actrices: les trois protagonistes féminines éclipsent sans difficulté les rôles masculins. Elles sont d'ailleurs traitées à part égales, même si Olivia Colman (la Reine Anne), remarquable dans Broadchurch, est favorisée, de par son statut, dans les nominations aux récompenses. En fait, La Favorite est le théâtre d'affrontements pervers et délicieusement hypocrites, où Rachel Weisz, Emma Stone et donc Olivia Colman tirent toutes leur épingle du jeu. On assiste en fait ici à un fascinant combat de tigresses où la violence n'est pas le plus sûr moyen d'atteindre son adversaire. Réfractaires au cynisme, abstenez-vous. Un film dominé royalement, si l'on peut dire, par l'affect féminin dans tous ses états (affection, calcul, dissimulation, jalousie, vengeance, etc.), à défaut d'être très spécifiquement féministe. En tout cas, une œuvre à la fois sombre et hilarante, qui plaide allégrement tout et son contraire, ce qui n'est pas si courant dans notre époque univoque.

Informations

Détails du Film La Favorite (The Favourite)
Origine Etats Unis - Angleterre Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame - Historique
Version Cinéma Durée 120 '
Sortie 06/02/2019 Reprise -
Réalisateur Yorgos Lanthimos Compositeur
Casting Emma Stone - Rachel Weisz - Olivia Colman
Synopsis Début du XVIIIème siècle. L’Angleterre et la France sont en guerre. Toutefois, à la cour, la mode est aux courses de canards et à la dégustation d’ananas. La reine Anne, à la santé fragile et au caractère instable, occupe le trône tandis que son amie Lady Sarah gouverne le pays à sa place. Lorsqu’une nouvelle servante, Abigail Hill, arrive à la cour, Lady Sarah la prend sous son aile, pensant qu’elle pourrait être une alliée. Abigail va y voir l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques. Alors que les enjeux politiques de la guerre absorbent Sarah, Abigail quant à elle parvient à gagner la confiance de la reine et devient sa nouvelle confidente. Cette amitié naissante donne à la jeune femme l’occasion de satisfaire ses ambitions, et elle ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin.

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