Critique Hyènes

Hyènes
A la veine satirique d'un regard pénétrant porté sur la réalité sociale et politique de son temps, Hyènes associe la puissance poétique d'un auteur dont le drame est aussi celui d'un pays qu'il chérit, le sien.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par Sébastien LAMOTHE

Critique du Film

image1On connaît l'amour passionné de Djibril Diop Mambéty pour le genre du western. Mais plus encore qu'aux films de John Ford c'est aux sources du western spaghetti que le réalisateur sénégalais semble puiser son inspiration, tant la satire féroce des mœurs y rivalise avec le drame, voire avec la tragédie la plus noire. Or, l'on sait depuis longtemps tout ce que le genre du western doit à la tragédie grecque. Et le personnage de Jill –  dont le rôle est tenu par Claudia Cardinale – dans Il était une fois dans l'Ouest de resurgir l'espace d'un instant sous nos yeux à la descente du train de Linguere Ramatou, protagoniste féminin du film, attendu par toute la communauté de Colobane venue l'accueillir en grande pompe. Ce n'est évidemment pas son statut d'ancienne putain qui vaut à Ramatou les honneurs qui lui sont rendus, bien que ce trait la rapproche encore du personnage joué par l'actrice italienne dans le film de Sergio Leone. L'action se situe intégralement à Colobane, dont le climat aride, les grands espaces et le paysage semi-désertique qui l'entourent se prêtent admirablement au genre.

Inspiré d'une histoire vraie, celle d'une riche prostituée de Dakar, Hyènes se présente comme l'adaptation d'une pièce du dramaturge suisse de langue allemande Friedrich Dürrenmatt, conquis par le projet de Djibril Diop Mambéty, à la réalisation duquel il ne pourra malheureusement jamais assister puisqu'il décède le 14 décembre 1990 dans sa propriété de Neuchâtel, 2 ans avant que le film ne soit présenté en sélection officielle au festival de Cannes. Mais c'est la prestation d'Ingrid Bergman dans le film de Bernhard Wicki, Rancune, lui-même tiré de La visite de la vieille dame (1956) – titre de la pièce de Dürrenmatt – qui constitue l'élément déclencheur qui incitera le réalisateur sénégalais à transposer la pièce des planches à un plateau de tournage. Ici, les vaches du cow-boy sont remplacées par des buffles et le joueur de guitare par celui de xalam, mais les charognards décrivent toujours leurs cercles concentriques dans un ciel bleu, cruel à force d'impassibilité, dont la toile se tend au-dessus de la tête mise à prix de Draman Drameh – dont le visage apparaît sur une affichette accompagné de la légende WANTED, clin d'œil au genre du western –  ciel implacable d'un fatum auquel est sujette Ramatou elle-même dont le marché – sous forme de défi – qu'elle propose à l'assemblée réunie des citoyens de Colobane se devra d'être payé au prix fort réclamé par les dieux.

image2La cupidité des habitants est ainsi mise à l'épreuve, qui se voient proposer des centaines de milliards en échange de la mort de Draman, coupable d'avoir séduit puis abandonné Linguere Ramatou dans sa jeunesse, enceinte d'un enfant – fruit de leur union – mort en bas âge, répudiée par sa communauté et ainsi réduite à se prostituer pour survivre. Cette dernière emploie la fortune colossale qu'elle a amassée au cours de ses pérégrinations à travers le monde à se rendre propriétaire de la totalité des ressources en minerai de Colobane –  allusion à l'exploitation par les anciens pays colonisateurs des richesses naturelles d'Afrique symbolisée par le personnage de Ramatou dont Draman; désigné comme le futur maire de la ville, fera les frais? La corruption s'étend en effet rapidement à tous les étages, du maire de la ville qui exhibe aux yeux de tous la maquette de l'hôtel municipal aux dimensions pharaoniques qu'il projette de faire construire, au chef de la police dont le large sourire découvre ses dents en or, jusqu'à l'ensemble de la population affublée du jour au lendemain d'une nouvelle paire de bottes à la mode, en passant par le curé de l’Église qui se voit soudainement dotée d'un lustre de cristal  brillant de mille feux ...  Rien ou presque n'échappe à la verve satirique de Djibril Diop Mambéty, des institutions politiques et religieuses aux individus en passant par la communauté entière des villageois prise dans son ensemble.

A la veine satirique d'un regard pénétrant porté sur la réalité sociale et politique de son temps, Hyènes associe la puissance poétique d'un auteur dont le drame est aussi celui d'un pays qu'il chérit, le sien.

"Le lion est mort en moi et le règne des hyènes a commencé" lance le professeur du village. De la comédie, nous passons presque insensiblement au registre tragique via le drame – l'action –  qui ne manque cependant pas de se nourrir du comique de caractère des personnages secondaires, de l'hypocrisie du maire et de ses administrés à la cupidité des villageois prêts à sacrifier l'un des leurs sur l'autel de la consommation: du modèle traditionnel d'un commerce de proximité au détail – les clients de l'épicerie de Draman viennent lui acheter à crédit le riz dont ils ont besoin, leurs cigarettes, … –   nous passons au triomphe de la société de consommation et de divertissement – au sens pascalien du terme en quelque sorte –  tragédie du monde moderne: occasion d'un morceau de bravoure fellinienne où à l'instar d'un jeu télé – dont la mise en scène parodie d'ailleurs le dispositif scénique– l'animateur distribue libéralement frigos, télés et autres ustensiles de la vie moderne aux habitants – les dignitaires se servant en premier comme de raison – dont les yeux s'illuminent au reflet des lumières artificielles de la nuit, tandis que parents et enfants confondus s'égaient au rythme des attractions foraines.

image3Cependant que les hyènes rôdent aux abords de la voie ferrée ou des limites du désert, empêchant Draman de prendre la fuite au même titre que les habitants qui le pourchassent en une foule de plus en plus pressante, envahissant sa boutique jusqu'à l'en chasser, usant tour à tour de menace et de raillerie à son encontre. L'inéluctabilité de son destin étant encore soulignée par la présence dérisoire d'un garde-barrière en plein milieu de l'étendue désertique du Sahel – signe en creux d'une transcendance qui agit par-delà les contingences humaines –  tandis que la jonction des cieux avec la mer ainsi que la falaise de calcaire qui surplombe le lieu du tribunal finissent de clôturer un espace vital de plus en plus réduit jusqu'à conduire Draman à l'immobilité totale, attendant dignement le verdict de ses juges. Le couple des deux vieux amants désabusés au milieu du cadre et de l'horizon infini qui les environne, réduits à leur insignifiance d'êtres humains, comme la voiture rouge empruntée par Draman, semblent renvoyer au texte du Mépris de J. L. Godard et à la voiture de sport conduite par Jack Palance-Jeremy Prokosch, Bardot-Camille à ses côtés, qui finira par s'encastrer sous le bas de caisse d'un camion.

Car Linguere Ramatou au corps mutilé, rapiécé, et malgré tout reconnaissable par-delà les années, et qui – telle une autre Cléopâtre – descend au tombeau pour disparaître en même temps qu'un monde désormais révolu s'efface dans l'ombre des charognards qui sillonnent le ciel –  au "bleu regard qui ment" – dans l'attente de leur proie, c'est l'Afrique qu'on enterre recouverte par le sable du désert. A la veine satirique d'un regard pénétrant porté sur la réalité sociale et politique de son temps, Hyènes associe la puissance poétique d'un auteur dont le drame est aussi celui d'un pays qu'il chérit, le sien. Aux bouleversements d'un monde qui s'effondre, Djibril Diop Mambéty oppose le rire du satyre, prélude à la tragédie qui a commencé: au royaume des demi-dieux, les hommes étaient rois.

Informations

Détails du Film Hyènes
Origine Sénégal Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Tragédie - Western - Comédie Dramatique
Version Cinéma Durée 110 '
Sortie 10/02/1993 Reprise 02/01/2019
Réalisateur Djibril Diop Mambéty Compositeur Wasis Diop
Casting Mansour Diouf - Ami Diakhaté - Faly Gueye - Mahouredia Gueye - Omar Ba - Issa Ramagelissa Samb - Calgou Fall - Djibril Diop Mambéty - Kaoru Egushi
Synopsis Colobane, une petite cité endormie dans la chaleur poussiéreuse du sahel, fantôme d'une ville au charme foudroyé par la misère. Mais des griots annoncent le retour, trente ans après, de Linguere Ramatou, devenue archi milliardaire. La population attend l'arrivée de Ramatou à sa descente de train et Draman Drameh qui fut l'amant passionné de la jeune Linguere se précipite le premier.

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