Critique La Ballade de Buster Scruggs (The Ballad of Buster Scruggs)

La Ballade de Buster Scruggs
A la fois thématiquement (ces personnages qui éprouvent leur orgueil et leur amour-propre face à l'âpreté du monde) et stylistiquement (la virtuosité du premier sketch ou la belle sobriété des segments 4 et 5, majestueusement photographiée par...

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par David Speranski

Critique du Film

Avec la Mostra de Venise 2018, Netflix a incontestablement marqué des points en septembre. Disposant de cartes maîtresses (le nouveau film des frères Coen et Roma d'Alfonso Cuaron) qu'avait refusées par principe le Festival de Cannes, la Mostra a donné une légitimité aux productions Netflix en les accueillant en compétition et qui plus est, en les récompensant. Or, ces films, sauf sur le territoire américain (afin de participer aux nominations des Oscars), continuent à être diffusés sur Netflix, sans passer par le chemin des salles. C'est ainsi le cas de La Ballade de Buster Scruggs qui a débarqué sur Netflix vendredi 16 novembre, auréolé de son prix du scénario reçu à Venise. Le cinéma des frères Coen s'adapte-t-il bien à un petit écran de TV ou une fenêtre d'ordinateur? Telle est la question.

A la fois thématiquement (ces personnages qui éprouvent leur orgueil et leur amour-propre face à l'âpreté du monde) et stylistiquement (la virtuosité du premier sketch ou la belle sobriété des segments 4 et 5, majestueusement photographiée par Bruno Delbonnel), les Coen réussissent leur passage sur Netflix, sans déperdition majeure, hormis le regret légitime de ne plus pouvoir voir leurs somptueuses images sur grand écran.

On peut regretter a posteriori que les Coen, grands cinéastes ultra-reconnus, se soient rangés du côté de Netflix. Du côté esthétique, ils n'ont pourtant renoncé en rien à leur style et la beauté de leurs cadrages qui appellent de manière plus qu'insistante l'écran large. Le projet de La Ballade de Buster Scruggs était annoncé depuis belle lurette comme une série par Netflix ; les Coen démentent récemment cette rumeur en prétendant avoir toujours voulu faire un western anthologique. Peu importe, même si certains segments (le deuxième surtout) portent les traces d'un montage qui laisse imaginer l'existence d'une version longue. Les Coen justifient leur décision par le fait que, contrairement aux grandes compagnies de production d'aujourd'hui qui ne fournissent plus que des films de super-héros et des franchises à la pelle, Netflix leur laisse toute latitude financière et artistique pour mener à bien leur projet. Ils rappellent d'ailleurs que la plupart de leurs films, surtout au début de leur carrière, n'ont d'abord connu le succès qu'en vidéo ou à la télévision, avant que leur réputation d'auteurs ne se fasse. Par conséquent, beaucoup de leurs plus grands films ont surtout été vus sur petit écran ou ordinateur. Il faut également préciser que La Ballade de Buster Scruggs, série anthologique ou western à sketches, ne constitue absolument pas un projet évident à financer, en dépit d'une distribution conséquente, mais recèle une véritable part de risques, difficile à minimiser. On sait également qu'à travers la série anthologique Fargo, (qu'ils n'écrivent pas mais dont ils sont les producteurs exécutifs), inspirée par un de leurs films majeurs, les Coen ont déjà eu une expérience positive à la télévision.

Car, hormis Tarantino (Django Unchained, Les Huit Salopards), Scott Cooper (Hostiles) et...les Coen (True Grit, voire No country for old men en version moderne), plus personne ne fait aujourd'hui de western à Hollywood. Le genre est quelque peu tombé en désuétude, même si quelques séries (Westworld) ou films (ceux précités, auxquels il faut rajouter ceux déjà plus anciens de Clint Eastwood et le récent Frères Sisters de Jacques Audiard). Qu'est-ce qui peut bien intéresser les Coen dans le western?

Alors que True Grit se penchait sur une classique histoire linéaire et assez bavarde de vengeance, les Coen semblent vouloir épuiser ici le genre en exploitant ses diverses facettes à travers six histoires différentes. D'un point de vue narratif, ils procèdent en commençant par la forme la plus moderne du genre (western-spaghetti ou comico-fantaisiste à la Sergio Leone) pour remonter jusqu'au classicisme d'un John Ford. Sur le plan thématique, les six histoires semblent avoir comme point commun la présomption humaine ou cette parole de l'Ecclésiaste, « Vanité des vanités, vanité des vanités, tout est vanité. ».

L'ensemble se présente comme un recueil de nouvelles sur le Vieil Ouest, de manière similaire à celles rassemblées par Ethan Coen, sous le titre J'ai tué Phil Shapiro. Chaque segment commence par une phrase extraite de l'histoire, plus ou moins évocatrice, par exemple, "Mr Arthur ne savait pas ce qu'il allait dire à Billy Knapp". Prenons-les dans l'ordre, pour vérifier dans quelle mesure le tout est ou n'est pas la somme des parties.

La Ballade de Buster Scruggs

Le chapitre introductif et éponyme est aussi l'un des plus drôles du film.  Buster Scruggs (Tim Blake Nelson, survolté dans la lignée de O'Brother), hors-la-loi misanthrope, va se retrouver dans une partie de poker qui va dégénérer en comédie musicale surréaliste, tout en étant provoqué deux fois en duel, le tout étant filmé de manière savoureuse, en s'inspirant de Sergio Leone, avec des touches de surréalisme (les doigts qui explosent un à un, le cow-boy qui s'envole dans les airs, avec sa cithare) qui n'appartiennent qu'aux Coen.

Près d'Algodones

Un cow-boy (James Franco) essaie de braquer une banque mais se retrouve piégé par un guichetier pervers. Ce segment, assez drôle, souffre à l'évidence d'un montage trop abrupt. On aurait aimé suivre davantage les aventures de James Franco mais la durée trop courte et l'absence de résonance de l'histoire font basculer ce sketch dans l'anodin.

Ticket repas

C'est le seul sketch qui se révèle être quasiment hors sujet puisqu'il s'inspire davantage de Todd Browning (Freaks) que du genre westernien. Un forain ambulant gagne sa vie avec un amputé des bras et des jambes qui déclame des poésies et des discours. Assez répétitif, le segment ne reste pas dans les mémoires, hormis une très belle ellipse à la fin.

Gorge dorée

L'un des meilleurs sketches du film, porté par un Tom Waits inoubliable en chasseur d'or chantant et solitaire, clin d'œil sans doute à Jeremiah Johnson de Sydney Ppllack et aux romans de Jack London. Bruno Delbonnel signe ici sa meilleure photo du film, rendant grâce à une nature somptueuse et illuminée. L'une des histoires qui se laissent le mieux revoir de toute la série de nouvelles. Le moment où le film commence réellement à respirer et à prendre son envol.

La fille qui fut sonnée

C'est le grand chef-d'oeuvre du film. 39 minutes parfaites, soit le double des autres sketches qui se situent entre 12 et 20 minutes. Les Coen, en racontant cette histoire de départ vers l'Ouest, frappent trois grands coups à la porte de la narration classique idéale, celle d'un John Ford. Ce segment brode ainsi une variation du Convoi des Braves de John Ford, l'un des westerns les plus purs du grand maître. La durée plus étendue permet de construire davantage les personnages et de mettre en place un scénario où chaque élément, même le plus insignifiant, revêt une importance et une signification déterminantes. Zoe Kazan petite-fille d'Elia, que l'on avait déjà remarquée comme actrice et scénariste (Elle s'appelle Ruby, Et beaucoup plus, si affinités, Olive Ketteridge) y trouve enfin son grand rôle, faisant preuve à chaque plan de la grâce ineffable et de l'innocence perdue des pionnières du Far West. Le climax tragique et implacablement logique de l'histoire fait d'ailleurs que le spectateur ressent beaucoup de difficultés à redescendre pour enchaîner sur une nouvelle intrigue.

Les Restes mortels

C'est pourtant ce qui se passe avec le dernier sketch du film qui s'avère être sans doute le sketch de trop. On retrouve John Ford, continuant cette progressive remontée dans l'histoire du genre, mais celui de La Chevauchée fantastique, en concentrant des voyageurs d'origines différentes et aux métiers divers dans l'espace clos d'une diligence. Malheureusement, comme le Tarantino des Huit Salopards, les Coen échouent quelque peu à renouer avec la réussite formelle de John Ford qui reste par conséquent inégalée. Ils retombent hélas dans leur plus fréquent travers, une trop grande facilité d'écriture, qui leur fait écrire des tombereaux de dialogues, comme dans True Grit, alors que leur sens visuel unique suffit à créer l'émotion.  Une conclusion donc un peu décevante pour un film brillant.

A l'arrivée, trois histoires se détachent largement du lot (les segments 5, 4 et 1), faisant partie du meilleur de l'œuvre des Coen ; en revanche, les sketches 2, 3 et 6 s'étendent de manière trop anecdotique ou laborieuse. Mais même insatisfaisants, ces segments se situent bien au-dessus du tout-venant de la production courante. Certes, La Ballade de Buster Scruggs n'atteint pas le niveau de Fargo, A Serious Man ou Inside Llewyn Davis mais ne démérite pas dans l'œuvre des Coen, étant largement meilleur que certaines de leurs comédies comme Ave César, Ladykillers ou Intolérable cruauté. A la fois thématiquement (ces personnages qui éprouvent leur orgueil et leur amour-propre face à l'âpreté du monde) et stylistiquement (la virtuosité jubilatoire du premier sketch ou la belle sobriété des segments 4 et 5, majestueusement photographiée par Bruno Delbonnel), les Coen réussissent leur passage sur Netflix, sans déperdition majeure, hormis le regret légitime de ne plus pouvoir voir leurs somptueuses images sur grand écran.

Informations

Détails du Film La Ballade de Buster Scruggs (The Ballad of Buster Scruggs)
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Western
Version Cinéma Durée 133 '
Sortie 16/11/2018 Reprise -
Réalisateur Ethan Coen / Joel Coen Compositeur Carter Burwell
Casting Liam Neeson - James Franco - Tim Blake Nelson - Brendan Gleeson - Zoe Kazan
Synopsis La ballade de Buster Scruggs est un western d'anthologie en six volets mettant en scène les légendes du Far West. Chaque chapitre est consacré à une histoire différente de l'Ouest américain.

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