Critique Suspiria

Suspiria
Les résultats obtenus par Guadagnino à l'issue de ses choix de mise en scène s'avèrent soit pitoyables, soit ridicules, comme si, sachant par avance, qu'il ne pouvait égaler le Suspiria d'Argento, il s'était empressé d'effectuer tous les choix...

Verdict Note : Maladroit sur de nombreux points. Maladroit sur de nombreux points.

Par David Speranski

Critique du Film

S'atteler à un remake de Suspiria équivalait à une mission impossible. D'ailleurs, beaucoup de critiques attendaient ce film pour exercer sur Luca Guadagnino le proverbial retour de bâton après le triomphe parfois considéré immérité de son précédent film Call me by your name. Ce n'est pourtant pas notre cas. Suspiria version 2018 pouvait être au contraire attendu comme une relecture moderniste du film devenu mythique de Dario Argento, une résurrection vivifiante d'un des plus beaux films d'horreur jamais réalisés. Les mythes sont destinés à être revisités, afin de pouvoir leur donner un nouvel impact. "La magie, c'est la chose à laquelle tous veulent toujours croire" énonce un vieux professeur dans le Suspiria originel. A tort ou à raison, Guadagnino a cru pouvoir réinventer cette magie présente quasiment dans chaque plan du film d'Argento. Néanmoins, il faudrait s'interroger sur ce qui a bien pu le motiver  pour s'engager dans cette relecture poussive et prétentieuse.  

Les résultats obtenus par Guadagnino à l'issue de ses choix de mise en scène s'avèrent soit pitoyables, soit ridicules, comme si, sachant par avance, qu'il ne pouvait égaler le Suspiria d'Argento, il s'était empressé d'effectuer tous les choix contraires, non par inspiration, mais par goût de la contradiction.

Tous ceux qui ont vu (et revu) le film de Dario Argento connaissent le point de départ : Susie Bannion, jeune danseuse américaine, s'exile pour venir travailler dans une académie de danse en Allemagne. Au fur et à mesure de la préparation du ballet, des événements inexpliqués et des disparitions étranges lui font soupçonner que cette académie cache en fait une association de sorcières maléfiques.   

A partir de là, Guadagnino garde cet unique point de départ pour délocaliser l'histoire de Fribourg, ville neutre, en des temps non datés, à Berlin en 1977, date de sortie du précédent Suspiria. Sa version est donc censée exprimer métaphoriquement la culpabilité face au Mal qu'éprouvait l'Allemagne face au refoulé du nazisme et l'explosion dans tous les sens du terme du terrorisme à cette époque. Du mythe du conte horrifique, on passe donc à l'Histoire et son lot de cauchemars plus réels que toutes les légendes. Il faut admettre que le scénario du Suspiria argentesque était fort mince et pouvait se révéler source de frustration, le film ne faisant qu'une heure et demie, ce qui donnait prétexte à des revisionnages à l'infini. Guadagnino a décidé de rallonger et de développer l'histoire. Pourquoi pas, après tout? Le souci vient surtout du fait que ces sous-intrigues se révèlent reliées de manière très ténue et plus qu'artificiellement à l'intrigue principale (des flashes d'information sur le détournement d'un vol de la Lufthansa, la judéité du psychiatre de Patricia et Sara). L'Histoire, avec un grand H, caution auteuriste derrière laquelle s'abrite Guadagnino, ne vient jamais renforcer l'histoire du film, mais sert au mieux de toile de fond, au pire de contrepoint affadissant et maladroit, l'horreur véritable de la Shoah relativisant fortement les pires exactions des sorcières. Le principal tort de Guadagnino a peut-être été de faire à nouveau confiance à David Kajganich, le scénariste de A Bigger splash, le remake déjà fort laborieux de La Piscine. Ce n'était pas pour le moins une très bonne idée d'engager un scénariste qui a déclaré ouvertement ne pas aimer le film de Dario Argento.

Parti en si bon chemin, Guadagnino ne va pas s'arrêter là. Il va prendre le contrepoint systématique des choix de mise en scène de Dario Argento dans le Suspiria de 1977, à se demander parfois ce qu'il a bien pu aimer dans ce film qu'il dit pourtant admirer. Qu'il le fasse, sur le coup d'une réelle inspiration poétique, nous aurions été les derniers à le critiquer ; en revanche, cette opposition systématique semble bien davantage à mettre au crédit d'une pose auteuriste, sûre de son fait et horriblement scolaire. Argento avait tourné en couleurs chaudes, chromatiques et dans une configuration Art Déco ; Guadagnino tournera en couleurs froides vertes marronnasses, presque fincheriennes, dans un décor impersonnel et neutre. Argento se fichait pas mal des scènes de danse pour se concentrer sur l'aspect conte de fées (la seule séquence de danse du Suspiria originel montre Jessica Harper trop fatiguée pour danser correctement) ; tout le film de Guadagnino sera centré sur la danse et les efforts démesurés des danseuses pour maîtriser leur corps, afin d'atteindre la beauté de l'art. Enfin tout le cinéma d'Argento consistait à dilater l'action et à faire naître du suspense à partir de l'attente d'un événement dramatique (la superbe séquence de l'aveugle et son chien) ; Guadagnino écarte toute sensation de suspense et privilégie l'effet de surprise (par exemple, la scène où Sylvie Testud se poignarde dans le cou). Or Hitchcock avait bien précisé qu'il fallait toujours préférer le suspense à la surprise, car cela permettait de faire participer le spectateur. Par conséquent, Guadagnino a apparemment tout compris. 

Encore une fois, précisons qu'il ne s'agit pas de critiquer ou de glorifier Guadagnino uniquement sur ses intentions, ce que font certains critiques, sans se préoccuper de l'essentiel. Ses intentions sont louables, même si elles peuvent être largement discutées. L'essentiel en matière de cinéma, voire de vie, ce ne sont pas les intentions, mais les résultats. Or les résultats obtenus par Guadagnino à l'issue de ses choix de mise en scène s'avèrent soit pitoyables, soit ridicules, comme si, sachant par avance, qu'il ne pouvait égaler le Suspiria d'Argento, il s'était empressé d'effectuer tous les choix contraires, non par inspiration, mais par goût de la contradiction. 

Sa principale option a été de réaliser un Suspiria d'Europe du Nord, en opposition au Suspiria baroque et latin d'Argento. Pour ce faire, il s'est entouré de marqueurs évidents en la personne d'actrices s'étant illustrées auprès de maîtres du cinéma européen : Angela Winkler (Schlöndorff et Haneke), Mia Goth (Nymphomaniac de Lars Von Trier), Ingrid Caven (une des muses de Fassbinder), Renée Soutendijk (Spetters et Le Quatrième homme de Paul Verhoeven), Sylvie Testud (La Captive et Demain on déménage de Chantal Akerman). Guadagnino a même pu engager Dakota Johnson (plutôt meilleure que d'habitude, à cent mille lieues des niaiseries de 50 nuances de Grey) avec qui il a déjà travaillé dans A Bigger Splash. parce qu'elle apparaît dans The Social Network de David Fincher où le grand metteur en scène américain a cristallisé son style composé essentiellement de teintes et de couleurs froides. Quant à Tilda Swinton (Amore, sans doute le meilleur film de Guadagnino), elle incarne à la perfection un substitut de Pina Bausch, la grande chorégraphe allemande, tout en se permettant, excusez du peu, de jouer deux autres personnages, Helena Markos et le psychiatre juif, le Docteur Joseph Klemperer, qui n'apportent pas grand'chose au film malheureusement.

Car, si l'on effectue le bilan, que reste-t-il de cette nouvelle version de Suspiria? Quasiment aucun frisson, contrairement à la version originelle, hormis la bande-son signée Thom Yorke qui livre quelques magnifiques chansons et s'avère un metteur en sons aussi intéressant que son collègue de Radiohead, Jonny Greenwood. Une seule séquence sur deux heures et demie s'imprime réellement dans la mémoire, celle du ballet final Volk, où la glorification du corps des ballerines est montrée en parallèle du supplice de Sara (Mia Goth), égarée sur le chemin du sanctuaire des sorcières. Pour la seule et unique fois, des sentiments finissent par éclore pour un personnage mais il est déjà trop tard. Tristement, ce phénomène ne va guère durer puisque dans le chapitre 6 suivant, Suspiriorum, le film basculera définitivement dans le Grand-Guignol le plus atterrant avec la représentation du sabbat des sorcières, dont une Tilda Swinton en Helena Markos au maquillage aussi outré et raté que celui de Jabbat le Hut. Pour le reste, le film oscillera entre grisaille désespérante à la Derrick et flashes oniriques, gratuits et prétentieux à la Robbe-Grillet. C'est bien le drame de Suspiria d'évoquer ces deux écueils, Charybde et Scylla de la fiction européenne, alors que Guadagnino aurait certainement voulu faire penser à Fassbinder, Verhoeven ou Lars Von Trier, mais il eût fallu pour cela bien davantage de rigueur stylistique et de condensation narrative.

Pour finir, faisons un sort à l'ultime argument des défenseurs du film (bizarrement souvent ceux qui ont soutenu la tribune signée par Catherine Deneuve, depuis devenue un monument de ridicule). Luca Guadagnino aurait livré une version féministe de Suspiria, en mettant en valeur les femmes dans un monde quasiment privé d'hommes (sauf l'exception malicieuse du docteur Joseph Klamperer, interprété par Tilda Swinton). Sans trop spoiler, le twist final révélant que l'un des personnages principaux, donc une femme, est l'origine du Mal absolu, ne paraît guère féministe. De la même façon, le film n'offre pas franchement une image positive des réunions ou conciliabules de femmes. Le Suspiria d'Argento ne brillait pas forcément par ses qualités féministes ; en dépit du contexte actuel (#metoo, Time's up, etc.) celui de Guadagnino ne présente guère davantage une image féministe positive. Il s'avère même nettement moins féministe que ces faux films féministes que sont Wonder Woman ou Ocean's 8, c'est dire, car il fait craindre de façon ridicule l'arrivée au pouvoir d'une société matriarcale. Il ne suffit pas de filmer uniquement des femmes pour se dire féministe ; il faudrait les dépeindre ou en dépeindre a minima une de manière positive, ce qui n'est pas le cas ici, contrairement à la version Argento, où Susie Bannion finit par sortir victorieuse de sorcières maléfiques. La fin, différente, choisie par Guadagnino, ne permet pas de revendiquer de manière crédible un féminisme, même de pacotille, trop marqué par l'air du temps. Dans le Suspiria originel, on entendait de la bouche d'Udo Kier (acteur de Fassbinder et de Lars Von Trier), "n'oublie pas que le malheur ne vient pas des miroirs fêlés, mais des cerveaux fêlés". Le miroir de Luca Guidagnino lui a renvoyé un reflet extrêmement déformé du Suspiria de Dario Argento ; espérons que son cerveau s'en remettra.

Informations

Détails du Film Suspiria
Origine Etats Unis - Italie Signalétique Interdit aux moins de 16 ans
Catégorie Film Genre Horreur - Epouvante
Version Cinéma Durée 152 '
Sortie 14/11/2018 Reprise -
Réalisateur Luca Guadagnino Compositeur
Casting Dakota Johnson - Tilda Swinton - Chloë Grace Moretz - Mia Goth
Synopsis Susie Bannion, jeune danseuse américaine, débarque à Berlin dans l'espoir d'intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie danseuse étoile. Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que Susie commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent…

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