Critique High Life

High Life
Un film de Claire Denis ne nous prend pas par la main, ne cherche pas forcément à nous rassurer, rien n’annonce d’une scène à l’autre la violence qui succède à la douceur, la sensualité à l’effusion féroce, les gestes à peine esquissés...

Verdict Note : Intéressant dans son ensemble. Intéressant dans son ensemble.

Par Jean HARTLEYB

Critique du Film

High Life, high fidelity

Un vendredi soir sur la terre

Réputé inclassable par une partie de la critique et des spectateurs préférant les chemins balisés du cinéma commercial, adulé par d’autres, enthousiastes devant sa singularité et son inventivité formelle qui en font l’égal des plus grands, le cinéma de Claire Denis interroge depuis trente ans la complexité du monde, le désir féminin dans ses infinies variations, la dévotion à l’image, l’emballement des instincts, la filiation, l’extase amoureuse, la tension érotique, l’Autre dans ce qu’il a de dissonant et de semblable, la part d’animalité sommeillant en chacun. Voir un film de l’ancienne assistante de Wenders (Paris Texas), Jarmusch (Down by Law), Rivette, Costa-Gavras et bien d’autres, nécessite les mêmes préventions qu’avant de se rendre à une exposition de Marina Abramović, Egon Schiele, Hermann Nitsch ou Francesca Woodman : leurs visions du corps et leurs démarches artistiques demeureront énigmatiques sans lecture préalable ou la présence d’un passeur. Claire Denis a construit depuis Chocolat (1988) une œuvre parfaitement reconnaissable en dépit de ses incursions dans différents genres (intimiste, sentimental, politique, poétique, queer, gore, science-fiction) : tous ses films questionnent le regard que le spectateur va porter sur l’histoire se dépliant sous ses yeux. De quelle manière l’économie de gestes, les nombreux silences, les détails subtils, le refus des dialogues explicatifs, la prédilection de Claire Denis pour la “narration plastique” plutôt que fictionnelle, vont-ils être comblés par le désir et les attentes du spectateur ?

Un film de Claire Denis ne nous prend pas par la main, ne cherche pas forcément à nous rassurer, rien n’annonce d’une scène à l’autre la violence qui succède à la douceur, la sensualité à l’effusion féroce, les gestes à peine esquissés à l’affrontement très sexualisé.

Trouble everytime

La difficulté d’accès à son univers vient probablement de cette exigence, de cette sollicitation permanente. Un film de Claire Denis ne nous prend pas par la main, ne cherche pas forcément à nous rassurer, rien n’annonce d’une scène à l’autre la violence qui succède à la douceur, la sensualité à l’effusion féroce, les gestes à peine esquissés à l’affrontement très sexualisé. Sans doute ferait-elle sienne la célèbre apostrophe de Picasso à Malraux : « Il faut réveiller les gens. Bouleverser leur façon d’identifier les choses. Il faudrait créer des images inacceptables. Que les gens écument. Les forcer à comprendre qu’ils vivent dans un drôle de monde. Un monde pas rassurant. Un monde pas comme ils croient. » Comment y parvenir quand on cherche précisément à souligner l’impuissance du langage à dire toutes les émotions humaines ? Par les références (Ozu, Nan Goldin, Jacques Tourneur, Breillat, Pasolini, Faulkner, Kurosawa, Lynch…) ? La symbolique ? Un art de la rupture, de l’ellipse et de la disjonction entre les scènes ? Une intrigue parfois très épurée ? Par les différents niveaux de lecture que Claire Denis nous invite à adopter ? A chacun, semble-t-elle nous dire, de trouver ses propres réponses aux mystères entourant le destin et les “angles morts” des personnages.

Fear of Emptiness

Permettez-nous une suggestion en forme d’invitation : laissez-vous, avant de vous “frotter” à High Life (pour rester dans la métaphore épidermique), porter par les accords du magnifique album de Tindersticks (groupe avec lequel elle a déjà collaboré à huit reprises) “The Waiting Room” sorti en 2016. Revisionnez des séquences de Solaris (1972) de Tarkovski et (re)plongez-vous dans le “Mythe de Sisyphe” (1942) de Camus. Ces références ne sont évidemment exclusives d’aucune autre, chaque personne présente hier soir à l’avant-première du film à l’Institut Lumière doit certainement avoir à l’esprit d’autres recommandations. Résumer ce film de science-fiction (mais en est-ce vraiment un ?) est en apparence des plus aisés :  sans aucun espoir de retour, une communauté de condamnés à mort dérive dans l’espace à bord d’un vaisseau sous les ordres d’une scientifique (Juliette Binoche, comme à son habitude magistrale) pour y subir d’obscures expériences de procréation assistée. Une galerie de personnages somnambules, sans volonté, alexithymiques cohabitent dans un environnement déconnecté du réel en essayant de réfréner chaque soir, sans y parvenir, ce qui leur reste d’humanité : leurs pulsions sexuelles et leur désir de contact. Pour ne laisser aucun espace vide dans la conscience du spectateur, Claire Denis multiplie les points de vue dans une mise en abîme psychologique soulevant une foule de questions. Parmi elles, la surprise de Robert Pattinson, surnommé par les autres passagers le “moine” pour son refus de la chair et sa distance aux choses, devant sa fille en prière ou encore cette lumière aveuglante, une sorte de color field painting orangée digne de Mark Rothko ou de Barnett Newman, symbolisant l’entrée dans un trou noir à la fin du film. A moins que son film n’illustre, dans un renversement très cartésien, la menace qui pèse sur des humains réduits à l’état de machines ?  Quels sens donner à ses choix narratifs et artistiques ? Abyssal mystère…

Informations

Détails du Film High Life
Origine France Signalétique Interdit aux moins de 12 ans
Catégorie Film Genre Science - Fiction
Version Cinéma Durée 110 '
Sortie 07/11/2018 Reprise -
Réalisateur Claire Denis Compositeur
Casting Robert Pattinson - Juliette Binoche
Synopsis Un groupe de criminels condamnés à mort accepte de participer à une mission spatiale gouvernementale, dont l'objectif est de trouver des sources d'énergie alternatives, et de prendre part à des expériences de reproduction...

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