Critique Burning (Buh-Ning)

Burning
Burning de Lee Chang-dong sorti dans les salles en France le 29 aout 2018 avec Ah-In Yoo Steven Yeun Jong-seo Jeon Soo-Kyung Kim et Seung-ho Choi

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par Sébastien LAMOTHE

Critique du Film

Éclairage

image1Burning, c'est l'histoire d'un pays schizophrène – la Corée – coupé en deux comme les personnages du film eux-mêmes – entre le Nord et le Sud bien sûr mais aussi en lui-même, aux inégalités sociales creusées, passant du rire aux larmes comme Shin Hae-mi, jeune fille convoitée par deux hommes à la fois. Une réalité sociale et politique que ne manque pas d'évoquer le film à la marge: voix d'un journaliste diffusée par la télévision relayant les chiffres record du chômage en Corée du Sud, drapeau national flottant au vent au-dessus de la ferme du père de Jongsu située à la frontière entre les deux Corées, propagande nord-coréenne diffusée par mégaphone. Un hors-champ qui pèse sur le destin des personnages tout le long du film. Jongsu exerce le métier de coursier tout en se consacrant à l'écriture – dont il espère un jour pouvoir vivre –  menant une vie solitaire et sans accrocs, si ce n'est le procès dans lequel son père est engagé pour faits de violence à l'encontre d'un policier et auquel le fils assiste impuissant, malgré toute la bonne volonté de son avocat. Jusqu'au jour de sa rencontre avec Shin Hae-mi, une ancienne camarade de classe de ses années de collège qui le reconnaît dans la rue, tandis qu'elle use de ses charmes afin de persuader les passants de participer à une loterie organisée par le magasin qui l'emploie. Deux solitudes qui se rencontrent, réunies par le hasard. Une idylle naît immédiatement entre eux. Mais la jeune fille décide aussitôt de se rendre en Afrique noire, demandant à Jongsu de s'occuper de son chat durant son absence, d'où elle revient en compagnie de Ben, un coréen rencontré à l'aéroport de Nairobi.

image2A travers ce film inspiré d'une courte nouvelle du romancier japonais Haruki Murakami, Lee Chang-dong associe le thème du double à une vision amère de la société coréenne actuelle, marquée par de profondes inégalités sociales. Ben est aussi riche, sûr de lui, cultivé et cynique que Jongsu apparaît comme un personnage timoré, sentimental, dépourvu des codes d'une classe moyenne aisée – et occidentalisée – en pleine expansion en Corée. Mais le conflit larvé qui les oppose met dans le même temps en exergue de troublants rapprochements entre eux. Désœuvré, Ben confie à Jongsu s'employer régulièrement à incendier les serres de la campagne environnante. Or, c'est là que se situe la ferme du père de Jongsu que ce dernier entretient en attendant sa libération. Un rapport de fascination ambigu s'instaure entre les deux hommes reliés entre eux par la relation commune qu'ils entretiennent avec Shin Hae-mi. Mais si ce dernier semble tombé sous le charme de la jeune femme, elle semble ne représenter qu'une conquête de plus pour Ben que l'on voit, aussitôt Shin Hae-mi disparue, au bras d'une autre.

C'est finalement à une lutte sourde et indécise entre Eros et Thanatos que se livrent les personnages du film, entre forces de vie d'une part [...] et fascination exercée par le pouvoir de destruction  [...] qui réside en chacun d'entre eux/nous d'autre part.

image3Et c'est bien à partir de cette disparition que le film, jusque-là embarqué sur un faux rythme, bascule dans le genre du thriller fantastique au terrain soigneusement préparé jusque-là – l'invisibilité du chat, le surgissement mystérieux du personnage de Ben, les apparitions/disparitions de Shin Hae-mi – nous entraînant à douter de l'existence même des personnages comme de la réalité des évènements exposés. Jongsu, intrigué par les révélations de Ben, parcourt la campagne en courant à la recherche d'indices attestant du passé de la jeune femme tout en faisant le tour des serres susceptibles d'être menacées. Et c'est à l'occasion d'une de ses courses que la tentation s'empare de lui d'incendier l'une d'entre elles. Tandis qu'inversement Ben est montré en train de lire un roman de Faulkner – clin d'œil à L'incendiaire (Barn Burning) du romancier américain dont le film s'est lointainement inspiré pour son scénario – auteur favori de Jongsu.

Est-ce à dire que les deux hommes n'en font qu'un et que chacun d'entre eux se voit dans l'autre comme en un miroir inversé? Si l'on voulait pousser la métaphore jusqu'au bout, l'on dirait que le personnage de Shin Hae-mi est à l'image de cette réussite économique des pays asiatiques développés dont la Corée du sud se voudrait le fer de lance – le premier pays, en termes de poids économique, des "quatre dragons asiatiques", devant Hong-Kong, Singapour et Taïwan –  fuyante et inaccessible comme un rêve éthéré pour un peuple qui se voit entravé dans son désir d'émancipation par les difficultés quotidiennes auxquelles il est confronté – représenté par le personnage de Jongsu – aisance matérielle que porterait presque comme un fardeau une minorité privilégiée qui ne sait qu'en faire, cynique et blasée à l'image du personnage de Ben. Victime sacrifiée sur l'autel de la réussite économique de son pays, Shin Hae-mi – à l'instar du père de Jongsu lui-même – disparaît de l'écran comme elle s'efface de la vie des habitants indifférents à son sort.

image4C'est finalement à une lutte sourde et indécise entre Eros et Thanatos que se livrent les personnages du film, entre forces de vie d'une part – représentées par les velléités créatrices et le sentiment amoureux qui lie Jongsu à Shin Hae-mi – et fascination exercée par le pouvoir de destruction – physique et matérielle – qui réside en chacun d'entre eux/nous d'autre part. Car c'est d'abord et avant tout à leurs propres démons qu'ils doivent faire face, ceux que Dostoïevski (de l'univers duquel Lee Chang-Dong n'est jamais bien loin) décrit si bien dans son roman éponyme (Les Démons, 1872): de la tentation du suicide au meurtre en passant par la pyromanie, chacun des membres de ce trio amoureux dévoyé semble sur le point d'être dévoré par le mal qui le ronge.

Envoûtant et soutenu de bout en bout par une tension latente, Burning vous abandonne dans un état de rêverie délicieusement hypnotique qui ne manque pas de se prolonger au-delà du mot FIN en une réflexion teintée de mélancolie sur le sort qu'il nous semble partager avec ces fantômes d'êtres errant au sein d'un monde désenchanté.

Informations

Détails du Film Burning (Buh-Ning)
Origine Corée du Sud Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Thriller - Drame
Version Cinéma Durée 148 '
Sortie 29/08/2018 Reprise -
Réalisateur Lee Chang-Dong Compositeur
Casting
Synopsis Lors d'une livraison, Jongsu, un jeune coursier, tombe par hasard sur Haemi, une jeune fille qui habitait auparavant son quartier. Elle lui demande de s’occuper de son chat pendant un voyage en Afrique. À son retour, Haemi lui présente Ben, un garçon mystérieux qu’elle a rencontré là-bas. Un jour, Ben leur révèle un bien étrange passe-temps…

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