Critique Roma

Roma
Un film peut-il réveiller des sentiments restés dans l’ombre ? Quand on a le talent d’Alfonso Cuarón, le passé peut s’écrire avec des silences…

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par Jean HARTLEYB

Critique du Film

Roma, année zéro

Lorsqu’au printemps dernier, Thierry Frémaux avait exprimé son embarras suite à la décision du conseil d’administration du Festival de Cannes de retirer de la Sélection officielle deux films produits par Netflix (“The Other Side of the Wind” d’Orson Welles présenté en avant-première au Festival Lumière et “Roma” d’Alfonso Cuarón), de nombreuses voix s’étaient élevées pour soutenir Richard Patry, le président de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF) dans sa croisade contre le géant américain de la VoD par abonnement. Rétrospectivement, les faits donnent tort à ce dernier, autant sur le fond (la refonte du système de financement, de distribution et de diffusion du cinéma français passe à terme par une remise en cause de la chronologie des médias, n’en déplaise aux tenants de l’exception culturelle) que sur la forme, Cannes se privant d’un film virtuose (pour la petite histoire, “The Ballad of Buster Scruggs” des frères Coen, présenté à Venise il y a dix jours, vient d’obtenir l’autorisation de sortie en salles, ce qui a certainement dû faire grincer quelques dents du côté de la Croisette). Alberto Barbera, le directeur artistique de la Mostra, ne peut de son côté que se féliciter de les avoir accueillis sans réticence aucune, tant l’accueil des professionnels et les commentaires du public ont été élogieux.

Un film peut-il réveiller des sentiments restés dans l’ombre ? Quand on a le talent d’Alfonso Cuarón, le passé peut s’écrire avec des silences…

Dans une salle une nouvelle fois comble à l’Institut Lumière en ce lundi estival, “Roma” (du nom d’un quartier à l’architecture néocoloniale et art déco situé dans l’ouest de la capitale mexicaine) a laissé sans voix des spectateurs subjugués par le savoir-faire, la poésie, la photographie et la science du montage du virtuose mexicain. Narrant les souvenirs d’enfance du réalisateur du point de vue de Cléo (formidable Yalitza Aparicio), une domestique affairée au bien-être des quatre enfants de la famille, “Roma” est un film tout à la fois intimiste (le film a été tourné en noir et blanc, les acteurs choisis pour leur ressemblance et l’action se déroule sur les lieux mêmes où la famille Cuarón a vécu), néoréaliste (par son arrière-plan politique, on pense aux films de Rossellini, De Sica ou Visconti), politique (l’évocation des massacres de Tlatelolco (02.10.68) et de Corpus Christi (10.06.71), perpétrés par des groupes paramilitaires contre des étudiants manifestant pour la liberté d’expression, constitue deux des nombreuses acmés du scénario), historique (les affiches festives de la Coupe du monde de football de 1970 et des JO de 68 provoquent un effet de contraste très marqué avec la chape de plomb qui s’est abattue sur la société mexicaine), social (les tensions entre classes sociales sont palpables d’un bout à l’autre du film, dans les rues aussi bien qu’au cœur même du foyer), sociologique (la lâcheté masculine et les valeurs virilistes sont âprement dénoncées), psychologique (la retenue, la silhouette fantomatique aux yeux des membres de la famille et les silences de Cléo foudroient le spectateur en le faisant s’interroger sur le regard qu’il porte lui-même sur les invisibles peuplant notre société), documentaire (parfaite restitution des scènes de rue, allusion à un tremblement de terre lors d’une scène d’échographie qui est un modèle de métaphore filée) et moral, pour toutes les questions soulevées par l’indignation rétrospective de Cuarón de n’avoir pas su dire son amour à une femme ayant autant compté dans sa vie.

En élargissant au fur et à mesure la focale, “Roma” dépeint magistralement les conséquences de l’absence du père, des non-dits familiaux, de l’insignifiance des petites gens dans une société discriminée, de la violence endémique d’un pays gangréné par la corruption des ennemis intimes de la démocratie, sur une fratrie ayant miraculeusement été protégée des vicissitudes de la vie par l’amour d’une femme qui n’était pas leur mère. Dans son essai, Le Labyrinthe de la solitude (1950), Octavio Paz prêtait une répartie des plus transparentes à une servante répondant à la question Qui est là ? de son maître _ « Personne, Monsieur, ce n’est que moi ». Peut-être Alfonso Cuarón avait-il ce passage à l’esprit lorsqu’il s’est lancé dans l’écriture de cette œuvre-hommage aux deux premières femmes de sa vie. « Une vision extraordinaire de l’amour, du courage, de l’espoir, du changement, de la famille », les mots apparaissant dans le teaser annoncent, sans rien dévoiler ni ternir, les émotions qui vous saisiront lorsque les dernières lignes de “Roma” s’éclipseront sous vos yeux.

Un film peut-il réveiller des sentiments restés dans l’ombre ? Quand on a le talent d’Alfonso Cuarón, le passé peut s’écrire avec des silences…

Informations

Détails du Film Roma
Origine Mexique Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 135 '
Sortie 17/12/2018 Reprise -
Réalisateur Alfonso Cuarón Compositeur
Casting
Synopsis Ce film fait la chronique d'une année tumultueuse dans la vie d'une famille de la classe moyenne à Mexico au début des années 1970.

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