Critique First Man - Le Premier homme sur la Lune (First Man)

First Man - Le Premier homme sur la Lune
La souffrance intériorisée du personnage donne tout son sens au film qui, bien plus qu'un récit superficiel d'une conquête de l'espace, tient bien plus de la recherche existentielle qui sera la seule manière d'apaiser une douleur impossible à guérir....

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par David Speranski

Critique du Film

Après le triomphe critique et public de La La Land, Damien Chazelle était attendu comme le nouveau Messie cinématographique. Il a alors annoncé s'attaquer à un projet ambitieux, un biopic de Neil Armstrong, l'astronaute américain qui, en 1069, a marché pour la première fois sur la Lune. Comment allait-il pouvoir s'adapter à un matériau a priori aussi éloigné de ses préoccupations de départ, le jazz et la comédie musicale, et surtout y infuser ses thématiques d'auteur? Allait-il pouvoir renouveler son univers face aux critiques de ses détracteurs qui le traitent de faiseur ou de pâle copiste?

La souffrance intériorisée du personnage donne tout son sens au film qui, bien plus qu'un récit superficiel d'une conquête de l'espace, tient bien plus de la recherche existentielle qui sera la seule manière d'apaiser une douleur impossible à guérir. First man concerne en fait le travail de deuil que chacun sera amené à effectuer au moins une fois dans sa vie.

First man traite des expéditions spatiales lancées par les Etats-Unis entre 1961 et 1969, en pleine Guerre Froide, pour concurrencer l'Union Soviétique, et en particulier du parcours de Neil Armstrong, brillant ingénieur et pilote au départ peu concentré, qui l'amènera à devenir le premier homme à poser le pied sur la Lune. C'est donc l'étonnant destin d'un héros américain que souhaite nous retracer Damien Chazelle. Or, au début du film, Armstrong n'a absolument rien d'un héros. Il serait même presque un loser, parvenant de justesse à se tirer d'un vol chaotique, et étant mis sur la touche par la NASA. Taiseux, renfermé, il fait des blagues auxquelles personne ne rit. Or, Chazelle nous montre sa vision du héros, un type complètement ordinaire confronté à un destin extraordinaire. Tout change à partir du moment où Armstrong se voit infliger le deuil de sa fille.    

A partir de là, Armstrong se jettera à corps perdu dans le travail, pour oublier sa peine et se donner un objectif, ce qui lui permettra d'acquérir une distance et un sang-froid extraordinaires. Chazelle montre très bien cette quête, sans la surligner scénaristiquement par des dialogues superflus. La scène finale entre Gosling et Claire Foy, où tout est exprimé par des regards sans le moindre dialogue, en est un formidable exemple. Rien n'est dit explicitement ; pourtant la souffrance intériorisée du personnage donne tout son sens au film qui, bien plus qu'un récit superficiel d'une conquête de l'espace, tient bien plus de la recherche existentielle qui sera la seule manière d'apaiser une douleur impossible à guérir. First man concerne en fait le travail de deuil que chacun sera amené à effectuer au moins une fois dans sa vie. Ryan Gosling se montre d'ailleurs parfait dans cette recherche intériorisée. L'on peut même se demander si la quête de perfection, cette volonté d'aller jusqu'au bout de sa mission, de Neil Armstrong ne confine pas au bout du compte, sans qu'il se l'avoue à lui-même, à un vertige suicidaire du personnage. 

Le sens profond et caché est donc très beau mais d'où provient cette étonnante sensation d'insatisfaction émanant malgré tout du film? Par opposition à La La Land, la fiction absolue, Damien Chazelle, se basant sur des faits et des personnages réels, a conçu ce biopic comme un quasi-documentaire. Il connaît ses classiques (L'Etoffe des Héros de Philip Kaufman, Space cowboys de Clint Eastwood et Apollo 13 de Ron Howard) mais s'est délibérément plutôt inspiré des documentaires sur les missions Gemini et Apollo et des images d'archives sur les astronautes. D'où des choix radicaux, tout à son honneur: 1) les personnages sont filmés de très près, en très gros plans, pour aggraver la sensation de claustrophobie ; on a rarement donné avec une telle impression de réalisme la sensation au spectateur d'être immergé dans une centrifugeuse, dans les séquences spatiales. 2) le film sera construit selon une alternance de scènes entre d'une part, les vols spatiaux et leur préparation et d'autre part, une vie quotidienne et domestique, ce que Chazelle résume en une formule frappante, "la cuisine et la Lune" ; 3) La partie vie familiale sera filmée caméra à l'épaule, façon Dogme ou vidéos familiales, et on y retrouvera les très gros plans caractéristiques du filmage dans les capsules spatiales, à la différence qu'ils se justifient moins par un espace confiné, représentant une manière de démontrer que le personnage d'Armstrong est tout autant, sinon plus, enfermé dans sa vie quotidienne que dans sa capsule.  

De plus, Chazelle, contrairement à l'accusation qu'on pourrait lui faire de dresser un panégyrique des vertus des Etats-Unis, n'oublie pas de filmer le contrechamp de cette mission spatiale, soit les critiques des Noirs Américains qui chantent "ne pas pouvoir payer leur loyer alors que le Blanc ira sur la Lune". 

Pourtant ces choix, même s'ils affirment une démarche d'auteur qui élève Chazelle bien au-dessus du tout-venant cinématographique hollywoodien, ne s'avèrent pas toujours satisfaisants, essentiellement parce que la partie domestique se montre terne et sans intérêt, ce qui déséquilibre le long métrage, la partie captivante se concentrant surtout dans les passages spatiaux. Claire Foy, l'interprète de Janet Armstrong, l'épouse de Neil, brillera surtout dans deux ou trois scènes, l'esclandre après l'interruption de la retransmission et sa dernière discussion avec Neil avant le départ vers la Lune. On sent Chazelle un peu ligoté, emprisonné dans son projet documentaire et sa volonté de rendre justice à des personnages ayant réellement existé, sans les trahir. Seule l'anecdote signifiante du bracelet semble de l'ordre de la fiction. Le parti pris documentaire et ultra-documenté de Josh Singer (Spotlight, Pentagon Papers) n'a sans doute pas dû l'aider à "fictionnaliser" davantage les personnages et à les rendre plus intéressants, Armstrong manquant de charisme tout du long, cette description étant certainement fidèle à l'original. 

Cet ensemble produit donc un résultat assez mitigé pendant une heure et demie, où l'on admire le courage des choix artistiques effectués, tout en étant moyennement convaincu par leur traitement. Le film s'améliore pourtant progressivement, à partir du moment où le personnage principal frôle la mort et surtout lorsque ses collègues meurent dans un essai au sol auquel il ne participait pas. L'héroïsme de Neil Armstrong est ainsi également, voire surtout une question de chance et de destin. A partir de ce moment, trauma durable qui redouble celui de la perte de Karen, la fille d'Armstrong, tout se met réellement en place et Chazelle réalise une fin de film parfaite, quarante-cinq minutes d'anthologie, où il réussit tout ce qu'il touche : faire ressentir le danger et la folie de l'entreprise, le vertige d'envoyer des humains dans l'immensité de l'espace, le silence et la solitude, une fois les astronautes arrivés sur la surface de la Lune. Comme si ces sublimes quarante-cinq minutes finales étaient la récompense ultime pour la mise en place laborieuse de l'alternance cuisine/Lune de la première moitié du film. 

Dans ces quarante-cinq dernières minutes, Chazelle parvient enfin réellement à nous embarquer dans son Bateau ivre. Il y atteint une authentique poésie et on ne peut s'empêcher de penser à ces vers de Rimbaud : "Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
 
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !"

La musique de Justin Hurwitz, restée discrètement en retrait jusqu'alors, explose alors de manière orgasmique et prouve que Chazelle n'est jamais aussi brillant que lorsqu'il atteint à l'essence de son cinéma qui est d'ordre profondément musical. Chazelle retrouve alors les thématiques de ses films précédents, celles de personnages qui, en perdant quelque chose (leur innocence dans Whiplash, l'amour dans La La Land, une petite fille dans First Man), gagneront autre chose de peut-être plus précieux, un passeport pour l'Art, la célébrité ou l'éternité de l'Histoire, même s'ils ne se remettront sans doute jamais de leur perte originelle. On peut aussi voir dans ce nouveau film une métaphore pour une tentative réussie de Chazelle d'introduire une part extrêmement personnelle (le bracelet de Karen) dans une mission ultra-balisée, réaliser un blockbuster sur les missions Gemini et Apollo. C'est pour cela que, même si First Man est inégal et n'atteint pas la réussite de Whiplash ou de La La Land, il confirme de manière impressionnante Damien Chazelle comme l'un des plus grands espoirs du cinéma américain, ce qui est certainement le plus important. 

Informations

Détails du Film First Man - Le Premier homme sur la Lune (First Man)
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame - Biopic
Version Cinéma Durée 142 '
Sortie 17/10/2018 Reprise -
Réalisateur Damien Chazelle Compositeur Justin Hurwitz
Casting Claire Foy - Ryan Gosling - Jason Clarke
Synopsis Pilote jugé « un peu distrait » par ses supérieurs en 1961, Neil Armstrong sera, le 21 juillet 1969, le premier homme à marcher sur la lune. Durant huit ans, il subit un entraînement de plus en plus difficile, assumant courageusement tous les risques d’un voyage vers l’inconnu total. Meurtri par des épreuves personnelles qui laissent des traces indélébiles, Armstrong tente d’être un mari aimant auprès d’une femme qui l’avait épousé en espérant une vie normale.

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