Critique Les Frères Sisters (The Sisters Brothers)

Les Frères Sisters
Les Frères Sisters est en effet la rencontre miraculeuse entre la référence à un genre mythique et codé du cinéma et l'expression d'un univers très intime et mystérieux. Jacques Audiard signe peut-être ici son œuvre la plus secrète et personnelle...

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par David Speranski

Critique du Film

Depuis une dizaine d'années (la sortie d'Un Prophète), Jacques Audiard était quelque peu en retrait artistique du monde du cinéma, en dépit du succès populaire de De Rouille et d'os, Marion Cotillard oblige, ou de la Palme d'or cannoise contestée pour Dheepan. Il n'avait pas en fait renoué avec l'alliance de l'approbation critique et du succès populaire, caractéristique de l'accueil de ses films, depuis ses triomphes pour De Battre mon cœur s'est arrêté et Un Prophète. Les Frères Sisters va sans doute lui en donner enfin l'occasion. Ce film est en effet la rencontre miraculeuse entre la référence à un genre mythique et codé du cinéma et l'expression d'un univers très intime et mystérieux. Jacques Audiard signe peut-être ici son œuvre la plus secrète et personnelle sous des dehors de film ouvertement grand public, bénéficiant d'une distribution de stars et d'un univers westernien attractif. 

Les Frères Sisters nous immerge ainsi en 1851 dans l'Oregon où nous faisons la connaissance d'Eli et Charlie Sisters, des tueurs à gages violents et sans scrupules. Eli, l'aîné, rêve d'une vie normale, tandis que Charlie, son cadet, semble être né pour tuer. Ils écopent d'une nouvelle mission : rechercher et supprimer Hermann Kermit Warm, chimiste ayant trouvé une formule miraculeuse pour prélever l'or des rivières, lui-même suivi par le détective John Morris.

A l'évidence, depuis Un Prophète, Audiard ne parvenait plus trop à décrire la réalité française et avait manifestement envie d'ailleurs. De Rouille et d'os était adapté de nouvelles de Craig Davidson, un auteur canadien. Dheepan, injustement sous-évalué et recelant d'authentiques beautés, était pour les deux tiers un film se passant dans le cadre de réfugiés sri-lankais. Quant aux Frères Sisters, il s'agit d'une nouvelle adaptation d'un roman d'un auteur canadien, Patrick Dewitt. A travers ce film, Jacques Audiard semble se confronter au cinéma américain et au genre le plus américain entre tous, le western.  

Pourtant Les Frères Sisters ne ressemble à un western traditionnel qu'en apparence. Audiard a par exemple préféré éviter les clichés du western en ne tournant pas aux Etats-Unis mais en Espagne et en Roumanie, recréant et inventant une nouvelle Amérique tout aussi authentique que la véritable. De plus, ce western ne fait pas du tout référence aux classiques du genre (Ford, Hawks, Mann) ou même sa version baroque italienne (Leone). Hormis quelques séquences très bien réalisées de chevauchées et de "gunfight", plus qu'à des westerns, ce film fait davantage penser aux films de chercheurs d'or, en particulier Le Trésor de la Sierra Madre de John Huston. Nous y verrons comme dans le film de Huston, des êtres dévorés par leurs ambitions et leur orgueil ; nous surprendrons des secrets tragiques de frères tourmentés et une dépendance réciproque qui, de l'Oregon à la Californie, empruntera le chemin initiatique d'une transmission et d'un passage de relais inattendus.   

Par conséquent, ce faux western ressemble bien davantage à un drame existentiel. S'il peut faire penser, pour qui ne connaîtrait pas du tout le cinéma d'Audiard, à un film américain classique (à voir la distribution, on s'y méprend délicieusement), l'équilibre extraordinaire du film tient en ce qu'il peut être lu comme un film de genre classique mais également comme une œuvre outrageusement personnelle, extrêmement audiardienne. D'une certaine manière, Jacques Audiard y récapitule une grande partie de son œuvre, tout en renouvelant de fond en comble son univers par l'emprunt d'un genre: du rappel du thème programmatique de son œuvre, inscrit dès le titre de son premier film, Regarde les hommes tomber, à l'amputation de De Rouille et d'os, en passant par le héros très discret qui n'est pas celui que l'on croit ou le tueur qui rêve d'une autre vie, dans De battre mon cœur s'est arrêté. De même, tout en faisant un film "américain", Audiard convoque ses meilleurs collaborateurs comme Alexandre Desplat, qu'il découvrit, en étant le premier à lui donner sa chance, ou la fidèle et formidable monteuse Juliette Welfling. Même pour sa première collaboration avec Benoit Debie, le chef opérateur de Gaspar Noé, Jacques Audiard prolonge sa recherche expérimentale entamée avec Dheepan, en filmant de manière quasiment abstraite de nuit (environ un tiers ou un quart du film se passe de nuit, éclairé essentiellement par les lueurs de feux de bois). 

Et si Les Frères Sisters est si réussi et personnel, c'est surtout parce que l'on sent à chaque plan que Audiard s'est totalement investi et projeté dans cette histoire de violence, comme dirait Cronenberg, et de fraternité. La dédicace du film à son frère François ne tombe pas pour une fois à côté de la plaque, comme bien des dédicaces lénifiantes et un peu creuses, mais résonne au contraire extrêmement juste. A travers Eli et Charlie, c'est bien évidemment Jacques et François, l'aîné, mort à 26 ans, qui sont représentés, ainsi que le rapport de codépendance existant entre les deux et surtout l'incroyable renversement de situation qui fera que l'un prendra la place de l'autre, en assumant la carrière de cinéaste que l'autre n'aura pas pu suivre. Mais si l'on va encore plus loin dans l'interprétation, derrière Eli veillant sur son frère cadet, c'est aussi un autre tandem qui se projette derrière ces ombres de cinéma, celui de Michel et de Jacques Audiard, le fils devenant quasiment le père ou du moins le protecteur de son propre père, l'aidant à achever le scénario de Mortelle randonnée, peut-être le plus beau film de Claude Miller, alors que Michel Audiard ne parvenait plus à écrire. C'est dans ce rapport éminemment troublant entre sa propre famille et ces frères de fiction, que Jacques Audiard a trouvé dans Les Frères Sisters sa propre vérité de cinéma et en même temps celle de tout spectateur.  

Informations

Détails du Film Les Frères Sisters (The Sisters Brothers)
Origine France Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Western
Version Cinéma Durée 117 '
Sortie 19/09/2018 Reprise -
Réalisateur Jacques Audiard Compositeur Alexandre Desplat
Casting Jake Gyllenhaal - Joaquin Phoenix - Riz Ahmed - John C. Reilly
Synopsis Charlie et Elie Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d'innocents... Ils n'éprouvent aucun état d'âme à tuer. C'est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Elie, lui, ne rêve que d'une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l'Oregon à la Californie, une traque implacable commence, un parcours initiatique qui va éprouver ce lien fou qui les unit. Un chemin vers leur humanité ?

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