Critique La Bête

La Bête
Un marquis, pour sauver sa fortune, décide de marier son fils à la fille d'un riche américain. Dès la première nuit de son arrivée la belle rêve qu'une aïeule de son fiancé est poursuivie par une bête monstrueuse munie d'un sexe gigantesque.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par Sébastien LAMOTHE

Critique du Film

Image1L'épisode central de La Bête, initialement prévu pour venir s'ajouter aux Contes Immoraux (voir critique précédente), fut temporairement mis de côté avant d'être intégré au film suivant qui en est comme son développement naturel. Car il permet à Borowczyk de poursuivre son entreprise intellectuelle de démolition à l'encontre des forces dominatrices de la société qui s'exercent sur la sexualité féminine, entravée par les convenances, les tabous et autres obstacles aussi anciens que l'est le système patriarcal. S'inspirant à la fois de la légende populaire de la Bête du Gévaudan et du conte folklorique aux origines lointaines de La Belle et la Bête, Borowczyk imagine l'histoire d'une jeune américaine naïve et fortunée promise à Mathurin, fils du marquis de l'Espérance, à qui elle vient rendre visite au sein du château de son oncle Rammondelo, duc de Balo, lui-même issu d'une vieille famille aristocratique désargentée. Ce mariage tombe justement à pic pour sauver in extremis le patrimoine familial d'une faillite programmée. Mais il s'agit auparavant de montrer patte blanche auprès des autorités religieuses afin de le rendre possible. Or, le duc, qui s'y oppose, possède des informations secrètes susceptibles de faire interdire la cérémonie.

image2On retrouve la satire féroce des films précédents du cinéaste, qui s'exerçait déjà sur les milieux du pouvoir et sur l'organisation phallocrate de la société, et qui s'en prend ici à cette famille aristocratique désargentée aux mœurs décadentes dont la furie éclate dans un déchaînement de violence remettant en question le poli apparent des manières raffinées. Rappelons-le: Borowczyk est avant tout un moraliste. Observateur de son temps et de confession catholique, il fustige l'hypocrisie des mœurs et du discours de l'Eglise à travers le temps et l'histoire, de manière frontale et sans concessions. Ainsi du curé de la paroisse invité pour venir apporter sa caution morale à l'union entre Mathurin et Lucy en échange de la promesse qui lui est faite par le marquis d'un don en argent conséquent destiné à remplacer avantageusement le bourdon de l'église, accompagné de ses deux enfants de chœur chéris, adolescents languides qui jouent les utilités avec lesquels il entretient une relation de nature pédérastique (au sens le plus large du terme) sous couvert d'un paternalisme protecteur _ la scène pleine de malice des bonbons offerts par le marquis aux deux garçons. Mais, et en cela réside une bonne part de la force pérenne de son propos, Borowczyk s'amuse plutôt qu'il ne juge ou ne condamne. A aucun moment nous ne sommes animés par le dégoût ou l'indignation, voire même par un sentiment de pitié pour ses personnages. Et leur caractère faillible nous les rend sinon sympathiques du moins profondément humains – le sentiment de tendresse sincère du curé pour ses deux angelots, l'amour filial désespéré du marquis pour son fils malgré toute la cruauté dont il est capable de faire preuve, la sénilité du duc, l'imbécillité (au sens pathologique du terme) de Mathurin en dépit de sa laideur et de son caractère grossier voire inquiétant. Une galerie de portraits brillamment peints et dressés par le moraliste Borowczyk qui excelle en outre parfaitement à mettre en branle les mécanismes relationnels qui unissent ses personnages.

La structure du film doit en effet pour partie à la logique du rêve, celui de Lucy reprenant les éléments perçus par la jeune femme dans sa phase éveillée afin de les y réorganiser sous une forme modifiée reprenant les mécanismes du rêve: les feuilles séchées s'échappant de l'herbier du duc, le corset conservé sous verre de Rodmila et les dessins pornographiques tracés au dos d'un tableau s'agencent, activés par le désir érotique qui l'anime, pour former la trame du rêve et rétrospectivement justifier le récit-cadre

 

image3Tandis que le monde moderne peine à s'insinuer au sein de cette vieille bâtisse isolée au fond des bois – le périple en voiture de Lady Broadhurst et de sa fille pour y parvenir – comme elle semble figée dans le temps – cadre traditionnel d'un fantastique d'école (on pense évidemment à La Chute de la maison Usher d'Edgar Allan Poe) – celui de la faute originelle d'un accouplement monstrueux entre l'aïeule de Mathurin et une bête qui hante les rêves agités de Lucy. Facétieux, Borowczyk s'amuse pourtant à multiplier les signes de cette réalité d'un monde extérieur tenu à l'écart, comme pour mieux souligner par opposition la dégénérescence d'une microsociété vivant en vase clos destinée à disparaître dont les relations amicales et/ou sentimentales sont exclusivement basées sur l'intérêt pécuniaire: accessoires ou vêtements bien sûr – le blouson noir de l'enfant de chœur – mais aussi le comportement de la fille du marquis illustrant à elle seule le mouvement de libération sexuelle des corps et plus particulièrement de celui de la femme. Tandis que sa relation sexuelle avec le majordome noir du château donne lieu à un comique de répétition propre au théâtre de boulevard en même temps qu'elle est une charge provocatrice à l'encontre des milieux réactionnaires de la haute société. Car Mathurin et Lucy se rejoignent finalement tous deux en tant que victimes d'un ordre social castrateur au fonctionnement névrotique qu'ils subissent, quoiqu'avec des destinées différentes, comme objets du désir intéressé et égoïste de leur famille respective.

image4La Bête, représentative d'un désir finalement assumé par Lucy à travers ses rêves érotiques ne peut que donner naissance à un monstre dès lors que l'instinct sexuel se voit refoulé dans l'inconscient et/ou instrumentalisé, détourné à des fins utilitaires. Borowczyk pensait d'ailleurs à une épigraphe extraite de L'interprétation des rêves (1899) de S. Freud avant d'opter pour une citation de Voltaire. La structure du film doit en effet pour partie à la logique du rêve, celui de Lucy reprenant les éléments perçus par la jeune femme dans sa phase éveillée afin de les y réorganiser sous une forme modifiée reprenant les mécanismes du rêve: les feuilles séchées s'échappant de l'herbier du duc, le corset conservé sous verre de Rodmila et les dessins pornographiques tracés au dos d'un tableau s'agencent, activés par le désir érotique qui l'anime, pour former la trame du rêve et rétrospectivement justifier le récit-cadre. La première scène à laquelle assiste Lucy en arrivant au domaine est d'ailleurs significative du désir animal qui l'agite en dépit de son éducation puritaine –  la saillie d'un cheval avec une jument – que dans toute sa candeur elle s'évertue à prendre en photo malgré les remontrances indignées de sa mère.

image5La Bête s'inscrit dans une continuité tant théorique qu'esthétique de l'auteur qui emprunte les chemins d'un onirisme goguenard et débridé – la scène du "viol" de Rodmila – désamorçant tout effet de terreur et déjouant les attentes d'un spectateur tout à la fois médusé et hilare, associé à une ironie mordante née d'un sens profond de l'observation des mœurs de son époque, pour donner libre cours à ses fantasmes les plus secrets en même temps que se livrer à une réflexion qui n'en finit pas d'être actuelle sur le rapport atavique de domination de l'homme sur la femme et sur celui, toujours aussi complexe, qu'il entretient avec sa sexualité. Car si la monstruosité se définit par la nature ambiguë de l'être, le caractère effrayant de Mathurin, fruit de l'union entre un être humain – doué de conscience – et un animal (à l'instar des monstres de la mythologie tel que le Minotaure) le désigne seul comme la Bête, par opposition à l'autre qui donne lieu à une scène de comédie grotesque. Comme souvent chez Borowczyk, le drame le plus noir côtoie une liberté drolatique sans frein.

Informations

Détails du Film La Bête
Origine France Signalétique Interdit aux moins de 16 ans
Catégorie Film Genre Fantastique
Version Cinéma Durée 93 '
Sortie 22/02/2018 Reprise -
Réalisateur Walerian Borowczyk Compositeur
Casting Sirpa Lane - Lisbeth Hummel - Pierre Benedetti - Guy Tréjean
Synopsis Un marquis, pour sauver sa fortune, décide de marier son fils à la fille d'un riche américain. Dès la première nuit de son arrivée la belle rêve qu'une aïeule de son fiancé est poursuivie par une bête monstrueuse munie d'un sexe gigantesque.

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