Critique Goto, l'île d'amour

Goto, l'île d'amour
L'ile de Goto est gouvernée par un dictateur sans cœur, Goto III. Sa femme, Glossia, tombe éperdument amoureuse d'un soldat, le lieutenant Gono. Tous deux prévoient de s'échapper afin de vivre enfin leur amour au grand jour. Seulement, Grozo, un...

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par Sébastien LAMOTHE

Critique du Film

C'est donc dans le cadre de la rétrospective de son œuvre au Centre Pompidou qui a eu lieu au mois de mars 2017 que la société de distribution Carlotta a décidé de distribuer un coffret collector DVD (+ 3 Blu-Ray) retraçant la filmographie du cinéaste et plasticien polonais Walerian Borowczyk décédé en 2006, comprenant ses œuvres essentielles, courts métrages et films d'animation inclus.

Image1Goto, l'île d'amour, son premier long-métrage en prises de vues réelles, nous expose l'histoire de Grozo, un condamné à mort gracié par le gouverneur de l'île sur laquelle se déroule toute l'histoire du film, Goto III, rejeton d'une lignée de despotes, au pouvoir transmis par hérédité comme son titre l'indique, et interprété par le grand Pierre Brasseur ici dans l'un de ses tous derniers rôles au cinéma. Grozo va ainsi peu à peu se rendre indispensable à son maître par l'invention de ses pièges à mouches dont l'île est infestée, tandis qu'il convoite secrètement l'épouse du gouverneur, la belle et blanche Glossia jouée par Ligia Branice, épouse et égérie du réalisateur. Le film, aussi bien interdit par le parti communiste polonais que par le régime franquiste en Espagne, se garde pourtant bien de tout discours idéologique ou même militant, mais se présente plutôt comme une fantaisie surréaliste sur le pouvoir et l'amour, thème qui pénètre toute l'œuvre de Borowczyk. L'île, symbole de réclusion physique et mentale, joue un rôle ambivalent moteur de l'action: glace qui fige les personnages dans leur emploi comme cet instituteur dont les leçons chantent la gloire du gouverneur, ou fièvre qui agite le besoin impérieux d'évasion de Glossia en compagnie de son amant, le jeune et bel officier Gono. De quoi évacuer le soupçon de misogynie qui s'est longtemps abattu sur le réalisateur polonais –essentiellement au cours des années 1980, dans sa période "érotique" –  dont les personnages féminins sont souvent la proie de brutalités commises par les hommes. Au contraire de Goto, anti-héros par excellence, cette dernière en effet ne rêve que de s'évader de la cage dorée à l'intérieur de laquelle elle est maintenue de force et représente le seul personnage véritablement audacieux qui tente de rompre l'ordre établi par le gouvernement de Goto qui règne sur l'île – doublement si l'on tient compte de son infidélité conjugale. Pour autant, le sentiment de tendresse que le vieillard continue de lui inspirer en fait un personnage au caractère complexe, plus nuancé que les autres, à la fois maternant (pour Goto) et brûlant du désir le plus profond (pour Gono). Caractéristique partagée avec Goto, dont la cruauté – le plaisir qu'il prend à voir s'affronter à mort les deux prisonniers – est tempérée par l'amour sincère qu'il porte à son épouse.

Image2Cependant que, principe de vie lié à l'Eros, Glossia se retrouve piégée au centre d'un triangle de mort dessiné par les trois figures rivales (points) qui se disputent sa possession. Qu'il s'agisse du pouvoir que Goto exerce en maître absolu sur l'île et qui lui donne droit de vie et de mort sur ses habitants, aux ruses sournoises de Grozo, en passant par le charme séducteur de Gono, chacun cherche à faire valoir ses droits sur la jeune femme qui fait l'objet de toutes les convoitises. L'arrogance démesurée qui affecte chacun des trois hommes, sûrs de leur force et obnubilés par leur rage et/ou leur passion, en fait les pantins de leurs propres travers, incapables de s'extraire du piège qu'ils ont dressé autour d'eux – pendant de celui grâce auquel Grozo attrape ses mouches – comme le sort qui leur est réservé paraît le confirmer. D'ailleurs, le pouvoir d'attraction que Glossia exerce sur les hommes semble lui aussi échapper à tout contrôle.

  Le film, aussi bien interdit par le parti communiste polonais que par le régime franquiste en Espagne, se garde pourtant bien de tout discours idéologique ou même militant, mais se présente plutôt comme une fantaisie surréaliste sur le pouvoir et l'amour, thème qui pénètre toute l'œuvre de Borowczyk

Image3C'est ainsi que Borowczyk nous décrit un monde réglé par l'absurde auquel le spectateur, en vain, cherchera un sens définitif. L'action y est étroitement circonscrite et toute tentative de modifier la situation au sein de laquelle les personnages se retrouvent englués finalement vouée à l'échec. L'enflure, les attitudes stéréotypées, la mesquinerie voire la stupidité (celle des juges) à laquelle sont réduits les personnages sont cependant indissociables d'un regard distancié empreint de pathos qui les rend paradoxalement plus proches de nous, à l'exemple du point de vue si particulier adopté par le néo-réalisme avec lequel Borowczyk partage d'ailleurs le choix d'acteurs non-professionnels pour ses films. Tourné sur les vestiges du laboratoire de Pierre et Marie Curie, le film offre un paysage désolé à l'aune d'une Pologne – dont Borowczyk s'est exilé pour venir s'installer en France en 1958 – isolée sur l'échiquier international suite au soulèvement ouvrier ayant amené la désignation de Wladislaw Gomulka comme Premier Secrétaire du parti communiste polonais à la fin des années 1950, conduisant cette dernière à se retrouver dans une situation de "blocus" économique et social. Mais si l'histoire se situe dans les dernières années du 19ème siècle, les décors sont aussi ceux du stalinisme et du fascisme dont la mémoire hante encore le spectateur de l'époque. Mise hors du temps qui renforce l'impression d'irréalité et de merveilleux d'une intrigue aux allures de conte de fées surréaliste, à l'onirisme dépouillé de tout artifice, rappelant en partie l'univers mis en place par Buñuel dans ses films. Goto, l'île d'amour ne manque ainsi pas d'entretenir tout le long de sa durée une atmosphère d'étrangeté créant un sentiment d'inquiétude chez le spectateur dont l'expérience ressemble à s'y méprendre à celle d'un cauchemar éveillé.

Informations

Détails du Film Goto, l'île d'amour
Origine France Signalétique Interdit aux moins de 12 ans
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 95 '
Sortie 22/02/2017 Reprise -
Réalisateur Walerian Borowczyk Compositeur
Casting Ginette Leclerc - Pierre Brasseur - Ligia Branice - Jean-Pierre Andreani - Fernand Bercher
Synopsis L'ile de Goto est gouvernée par un dictateur sans cœur, Goto III. Sa femme, Glossia, tombe éperdument amoureuse d'un soldat, le lieutenant Gono. Tous deux prévoient de s'échapper afin de vivre enfin leur amour au grand jour. Seulement, Grozo, un esclave épris de Glossia, en décide autrement.

Publicité Amazon - Soutenez Retro-HD

Publicité Google - Soutenez Retro-HD

Publicité Google - Soutenez Retro-HD

Publicité Amazon - Soutenez Retro-HD

Laissez un commentaire

Publicité Google - Soutenez Retro-HD

Dernières Critiques