Critique Jésus: petit criminel (Jesus)

Jésus: petit criminel
Depuis la mort de sa mère, Jesus, 18 ans, vit avec son père souvent absent, dans un petit appartement du centre-ville de Santiago. Il dans dans un groupe à la façon des pop-stars coréennes. Il ne va plus à l'école et préfère traîner le soir...

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par Sébastien LAMOTHE

Critique du Film

image1Film sur l'adolescence à la dérive comme tant d'autres avant lui, Jesus se distingue d'abord par son contexte géopolitique: la modernisation brutale du modèle économique subie par les pays d'Amérique latine rejetant massivement toute une partie de la population rurale au sein des villes, avec son lot de misère et de violence urbaine s'associant à un équilibre politique instable qui n'hésite pas (une vieille habitude) à faire appel à l'armée contre ses étudiants manifestant pour une démocratisation de l'accès aux études supérieures presque entièrement à la main du secteur privé. Arrière-fond en lien direct avec la trame narrative du film puisque son protagoniste se voit régulièrement reproché par son père de sortir la nuit et de passer ses journées à faire tout autre chose qu'étudier. Thème sous-jacent du film, l'avenir offert à la jeunesse chilienne apparaît aussi sombre que l'intrigue qu'il met en place.

image2L'éclairage des scènes se partage d'ailleurs de manière organisée selon trois moments ou ambiances qui sont autant d'axes thématiques: la luminosité nocturne à dominante bleutée entrecoupée d'éclairs de lumière aveuglante, froide et dure, celle ocre correspondant à l'intimité du foyer lui-même protégé par des rideaux de couleur identique qui amplifient et soulignent le caractère protecteur de ce dernier, et la lumière extérieure ou naturelle. C'est qu'en effet, le personnage de Jesus semble à chaque instant guetté par un danger imminent au cours de ses pérégrinations nocturnes en compagnie de ses copains de virée, dont les intentions apparaissent progressivement ambigües. Caméra à l'épaule, le réalisateur suit son jeune acteur, les yeux brillant d'admiration pour les groupes de danseurs de K-pop qui performent sur scène ou pour ses idoles qui s'y agitent au rythme d'une musique effrénée. Car le jeune adolescent n'a rien du garçon frondeur à la recherche du mauvais coup ni d'un dur à cuire et se laisse plutôt influencer par ses amis qu'il ne mène la danse. Ce dont ces derniers s'amusent à ses dépens lorsqu'il peine à tenir debout après s'être envapé de marijuana ou qu'il ne tient plus l'alcool, tandis que nous apprenons au travers d'un dialogue qu'il a été victime d'une agression au cours de laquelle il s'est fait voler ses affaires. Fragilité physique et émotionnelle qui a partie liée avec la quête d'identité du personnage, reflétant à son tour une jeunesse privée de repères dont l'errance au travers des ruelles et des parcs offre l'image. Et nous compatissons au destin de ce jeune garçon, ballotté au gré d'un vent mauvais. Nulle revendication d'une révolte mais le constat froid et amer d'un réalisateur dont son personnage est le reflet. Un regard frontal et sans détour sur une adolescence à la fois abusée et complice de la violence sociale qui hante tout le film. Car si elle explose au moment du tabassage dont fait l'objet le jeune homosexuel retrouvé à moitié inconscient dans un parc, elle ne cesse de constituer un véritable leitmotiv du film: qu'il s'agisse de la violence hors champ subie par Jesus ou de celle relayée par les media via un écran d'ordinateur (l'exécution d'un jeune garçon mise en scène par un gang de narcotrafiquants) ou un poste de radio. La reproduction de son cycle étant assuré par la fascination qu'elle exerce sur les adolescents et/ou par le sentiment de frustration dont elle découle "naturellement".

Nulle revendication d'une révolte mais le constat froid et amer d'un réalisateur dont son personnage est le reflet.

image3Une première partie maîtrisée qui reprend ou emprunte cependant nombre des éléments de construction qui en constituent les lignes de force à d'autres films portant sur le même sujet, que ce soit au sein du cinéma latino-américain – ou dans la représentation de la société sud-américaine au cinéma en général –depuis sa libération du carcan moral qui pesait sur lui jusqu'à l'orée des années 1990 – de la délinquance en milieu adolescent d'ailleurs plutôt due à un désenchantement général de la jeunesse qu'à une volonté (annihilée) de se rebeller contre l'ordre établi (de La Vierge des tueurs de Barbet Schroeder à La Cité de Dieu de Fernando Meirelles en passant par Pixote, la loi du plus faible de Hector Babenco ou Los Salvajes de Alejandro Fadel) jusqu'à l'exploration de la sexualité (Temporada de patos de Fernando Eimbcke) – ou du cinéma indépendant (Hellion , Summertime, …). Evidemment, Larry Clark est passé par là qui a fait voler en éclats tous les codes du genre (celui du teen-movie au sens large du terme) sur son passage et la manière frontale et crue qu'a Fernando Guzzoni de filmer les scènes sexuelles mettant en scène son jeune acteur lui doit beaucoup.

image4Mais si l'homosexualité adolescente chez le réalisateur américain s'associe, d'ailleurs bizarrement, au viol (Bully), à la prostitution (The Smell of Us), voire à l'inceste (Ken Park) si ce n'est à la frustration (The Smell of Us), Jesus abandonne ici librement et sans contrainte son corps à son ami Pizarro, manifestant ainsi un manque d'affection que rien, à la manière du tonneau des Danaïdes, ne semble pouvoir combler. Coït qui occupe en même temps la fonction de régulateur d'une tension à son comble suite à la nuit électrique qu'ils viennent de passer, court moment d'affection partagée où à l'issue de leur rapport sexuel les deux corps nus enlacés des adolescents emplissant le cadre en silence font figure d'îlot de tendresse au sein de l'océan déchaîné qui les entoure. Moment qui constitue d'ailleurs symboliquement une ligne de démarcation nette entre les deux parties du film. L'annonce à la radio des conséquences de l'incident survenu au cours de la nuit précédente suit effectivement immédiatement, plongeant Jesus dans les affres de la peur et de l'angoisse.

Mais si la trahison de Pizarro, "victime" de la peur que lui inspire Beto, ne vient pas a priori remettre en question la sincérité des sentiments éprouvés par les deux garçons l'un pour l'autre, le contexte de violence et de prédation dans lequel ils s'inscrivent en rend les assises instables. La beauté poétique du film repose quant à elle sur la relation entretenue par le père avec son jeune fils. Incarnant un principe de réalité se rappelant régulièrement au souvenir du spectateur, Hector, le père de Jesus, représente à lui seul toute l'impuissance d'une génération de parents face à la pente dangereuse suivie par leurs enfants, rendue d'autant plus cruelle qu'elle s'accompagne d'un amour inconditionnel pour leur progéniture. Une menace pèse sur les personnages du film du début à sa fin: "Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle …"

Fernando Guzzoni maîtrise son scénario à la perfection, même si certaines scènes peuvent paraître quelque peu convenues (celle de la purification de Jesus dans un cours d'eau au milieu de la forêt par exemple), et nous offre un film puissant au style épuré parsemé de fulgurances stylistiques, cru et poétique à la fois, dans la veine réaliste, et qui doit beaucoup à la performance exceptionnelle du jeune Nicolas Duran plus vrai que nature. Rendons grâce à la société Optimale de le diffuser dans les salles en France et souhaitons-lui tout le succès qu'il mérite qui est grand.

Informations

Détails du Film Jésus: petit criminel (Jesus)
Origine Chili Signalétique Interdit aux moins de 12 ans
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 85 '
Sortie 28/03/2018 Reprise -
Réalisateur Fernando Guzzoni Compositeur
Casting Alejandro Goic - Nicolas Duran - Gaston Salgado - Sebastian Ayala - Esteban Gonzalez
Synopsis Depuis la mort de sa mère, Jesus, 18 ans, vit avec son père souvent absent, dans un petit appartement du centre-ville de Santiago. Il danse dans un groupe à la façon des pop-stars coréennes. Il ne va plus à l'école et préfère traîner le soir avec son groupe de copains. Il séduit les filles, aussi les garçons. Une nuit d'excès, tout dérape.

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