Critique 9 doigts

9 doigts
Magloire, sort fumer une cigarette, la nuit, dans une gare où tous les trains sont arrêtés. Tout se précipite, lors d'un contrôle de police. Il prend la fuite tel quel sans bagage, sans avenir et tombe sur un homme mourant. Il hérite d'un paquet...

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par Sébastien LAMOTHE

Critique du Film

C'est en cherchant à échapper à la police que le dénommé Magloire tombe dans les griffes d'une bande de gangsters dirigée par Kurtz qui l'engage pour participer à un braquage. Suite à quoi, l'équipée embarque sur un cargo afin de rejoindre l'Amérique du Sud pour y échanger sa marchandise. Une forme de fièvre mêlée de désespoir, flirtant avec la folie, s'empare alors progressivement des passagers. La traversée s'annonce comme un voyage initiatique aux frontières de la Mort.

Poème sublime sur le désespoir d'hommes qui en sont à peine, fantoches à la merci des courants faisant "semblant de commander", livrés à la démence, oscillant entre la tentation du suicide et la volonté de survivre

Fidèle à une esthétique poétique singulière inspirée de la parodie des genres systématisée par Lautréamont en littérature (dans l'optique d'une déconstruction du discours et de la pensée figée qui s'y rattache), Ossang crée un univers distancié parallèle, celui de la fiction, où ses personnages errent à l'image de la dérive des continents dont le Nowhereland, autour duquel tourne sans fin le Marryat, vaisseau sur lequel s'est embarqué une bande de gangsters, offre un exemple allégorique. Tragédie en trois actes (un groupe d'hommes prêts à renverser le monde aux prises avec leur destin) à laquelle vient se superposer une structure romanesque en chapitres, toutes deux soulignées par l'emploi d'intertitres renvoyant à la fois au film d'aventures et au genre du polar, entre Howard Hawks (ou Jean-Pierre Melville), pour leur univers sombre et désespéré, Robert Louis Stevenson, et le drame politique moderne, aboutissant à une forme mixte qui fait la signature de l'artiste.

La mort se présente comme un leitmotiv, une thématique obsédante du film, prédite par Kurtz au jeune nouveau de son équipe à qui il annonce qu'il vient de prendre "un ticket pour la mort" en s'engageant au sein de la bande, notamment au travers de dialogues qui viennent malheureusement trop souvent surcharger le propos. Mais d'où vient le danger et quelle défense lui opposer?  Les personnages parlent de "maudire l'Occident" et ses valeurs marchandes ou morales pourrissantes que semble symboliser le polonium stocké en soute par la bande de gangsters en fuite, comme s'ils ne pouvaient s'arracher complètement au monde d'où ils viennent, rompre avec leurs liens, marchandise de mort destinée à se propager sur toute la surface de la terre tandis que le capitaine considère ses passagers comme "des hommes prisonniers d'une usine flottante". Car c'est dans le monde des marginaux et des hors la loi que Ossang va naturellement trouver les éléments révolutionnaires potentiels d'un désastre organisé voué à saper les bases d'un ordre mondial vendu aux assassins, reflet d'un anarchisme assumé de la part de l'artiste aux talents multiples (cinéaste, musicien, poète).

C'est cette peste qu'ils transportent à leur bord, cynisme à la mode ("le cynisme nous détruit"), poison, marchandise sans valeur dont les effluves contaminent les membres de l'équipage à moins qu'ils ne soient prisonniers de leurs propres lubies (comme le pense MaGloire de Kurtz), sacrifiés sur l'autel d'une révolution manquée par avance – Ossang est un romantique sentimental, bien que décadent, tout comme son maître, Lautréamont, attentif au rythme d'un ordre cosmique mystérieux et transcendant, comme en attestent les plans de coupe sur les cimes enneigées de montagnes lointaines nous rappelant à notre petitesse intrinsèque d'êtres voués à tourner en rond comme des insectes, lune apparaissant à travers les cieux sombres d'une haute mer dangereusement fascinante. Cinéaste pourtant d'une extrême lucidité sur l'état du monde et l'impossibilité provisoire qui y règne de changer les choses, donnant lieu à une galerie de personnages pittoresques, aussi touchant que pathétiques dans leurs efforts désespérés pour atteindre à la maîtrise de l'esprit du temps (le zeit geist), concevoir le soulèvement des masses (Pascal Greggory, extraordinaire de conviction en théoricien de la révolution), ou tout simplement survivre à la folie ambiante.

Poème sublime sur le désespoir d'hommes qui en sont à peine, fantoches à la merci des courants faisant "semblant de commander", livrés à la démence ("la démence est à bord: ne pas ingérer" se répète MaGloire pour lui-même), oscillant entre la tentation du suicide et la volonté de survivre ("je fais n'importe quoi pour survivre sauf que je me fiche de survivre"), tout simplement. Cognant à la vitre de la cabine qui le sépare de nous, son personnage nous interpelle: entendre son appel. La poésie pour horizon. Un poing (et neuf doigts), c'est tout.

Informations

Détails du Film 9 doigts
Origine France Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Cross - Over
Version Cinéma Durée 99 '
Sortie 21/03/2018 Reprise -
Réalisateur F.J. Ossang Compositeur M.K.B. Fraction
Casting Gaspard Ulliel - Pascal Greggory - Paul Hamy - Damien Bonnard - Lisa Hartmann - Diogo Doria
Synopsis Magloire, sort fumer une cigarette, la nuit, dans une gare où tous les trains sont arrêtés. Tout se précipite, lors d'un contrôle de police. Il prend la fuite tel quel sans bagage, sans avenir et tombe sur un homme mourant. Il hérite d'un paquet d'argent tandis que l'autre agonise, mais les ennuis commencent : une bande est à ses trousses, dont il finit otage, puis complice car Magloire s'arrange de tout comme un être que rien n'attend...

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