Critique Mektoub my love : Canto uno (Mektoub my love : Canto uno)

Mektoub my love : Canto uno
Lorsque le film se termine, alors qu'il aura duré tout de même trois heures, on regrette pourtant qu'il s'achève déjà. En résumé, on peut tout reprocher à Abdellatif Kechiche sauf de ne pas être un grand cinéaste.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Par David Speranski

Critique du Film

On avait laissé Abdellatif Kechiche avec La Vie d'Adèle sur un véritable triomphe critique (Palme d'Or à Cannes décernée par Steven Spielberg, Prix Louis-Delluc) mais aussi un goût amer de désaveu (contentieux avec les techniciens au sujet de méthodes de tournage, faisant fi des heures supplémentaires, polémique avec les actrices relative à des scènes de sexe, déroute aux César face aux Garçons et Guillaume à table!). Or Kechiche revient au cinéma sans se renier une seule seconde, comme s'il avait sien l'adage de Jean Cocteau " ce qu'on te reproche, cultive-le, c'est toi". Mektoub my love : Canto uno, présenté à la Mostra de Venise 2017, première partie (durant déjà trois heures) d'un triptyque d'une ambition folle dans le cadre du cinéma français, est ainsi l'affirmation éclatante de son éblouissant talent. 

Lorsque le film se termine, alors qu'il aura duré tout de même trois heures, on regrette pourtant qu'il s'achève déjà. En résumé, on peut tout reprocher à Abdellatif Kechiche sauf de ne pas être un grand cinéaste.

Avec ce film, Kechiche et sa co-scénariste et compagne Ghallia Lacroix, adaptent très librement un roman de François Bégaudeau. Très librement car ils changent quasiment tout : l'époque (des années 80, on passe à 1994), le lieu (de Paris à Sète), l'âge des personnages (de 15 ans à 20 ans), le milieu social et ethnique (de la bourgeoisie parisienne à un milieu populaire de restaurateurs tunisiens). Que reste-t-il alors du roman de Bégaudeau? Une vague trame où Amin (au lieu de François) assiste aux fêtes et aux débordements de ses amis, sans y participer réellement, en observateur de la vie qui écrit des scénarios et ambitionne de devenir un cinéaste. Dans le personnage d'Amin, Kechiche se projette totalement en faisant, comme dirait Joyce, le portrait d'un jeune homme en artiste.  Taiseux et ténébreux, attiré par la nudité des filles (il propose à des jeunes filles de poser nues pour lui), Amin est également fasciné par le spectacle de la vie, en voyeur abstinent. Mektoub my love devient donc le prétexte d'un autoportrait de Kechiche dans ses jeunes années et de ce qui l'a marqué et contribué à le construire en tant qu'artiste et cinéaste. 

On reprochait à Kechiche de tourner des scènes de sexe qui s'attardaient un peu trop. Il choisit de commencer directement son film par une scène de sexe (simulée), comme pour s'en débarrasser, car les trois heures qui vont suivre vont se révéler bien plus sensuelles que sexuelles. On se plaignait parfois aussi qu'il tourne un peu au ras du fessier de ses protagonistes féminines ; il n'a absolument pas renoncé à son obsession callipyge, révélée au grand jour dans Vénus noire. et parsèmera Mektoub my love de plans de recadrage sur le bas de l'anatomie féminine. On lui reprochait aussi de faire durer en général les scènes : il choisit de faire durer toutes les scènes, un peu à la manière de Jacques Rivette (bien que le sujet et les thématiques soient complètement différents), filmant les temps morts, les silences ainsi que les moments où les personnages parlent trop pour ne rien dire, juste pour épancher leur trop-plein de vie. On stigmatisait aussi chez lui son parti pris idéologique : Mektoub my love prône en effet de manière évidente le métissage, en mélangeant bruns très méditerranéens et blondes graciles et en filmant des communautés d'origine tunisienne parfaitement intégrées, ce qui pourra peut-être heurter certaines sensibilités réactionnaires. On reprochait enfin à Kechiche de faire beaucoup trop de plans lumineux et ensoleillés, usant et abusant de la surexposition et des effets de lumière venant du soleil. Tournant en région méditerranéenne, il ne se privera pas de recourir à ces effets de lumière, gorgeant de soleil son nouveau film. 

Kechiche n'a donc renoncé à rien, ce qui fait de Mektoub my love, un chant d'amour à la lumière du soleil, à la vie et à la jeunesse. Le film commence par des citations de la Bible ("Dieu est lumière" de l'Epître de Saint Jean) et du Coran, célébrant la gloire de la lumière. Le film en fera une puissante démonstration solaire par l'image. Même si le film peut paraître légèrement plus anecdotique que La Vie d'Adèle, Kechiche excelle toujours à filmer ces moments de tchache pure où le naturel prévaut sur toute autre considération. Dans cette intrigue assez proche de Conte d'été d'Eric Rohmer (un garçon séduisant mais hésitant et velléitaire ne sait pas avec laquelle de trois filles tout aussi attirantes il va finir ses vacances), Kechiche révèle comme à son habitude toute une bande de jeunes comédiens formidables, Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Lou Luttiau, Alexia Chardard accompagnés de Hafsia Herzi, sa muse de La Graine et le mulet et de Salim Kechiouche, celui qui draguait Adèle à deux moments mémorables de la Palme d'Or, On pense parfois aussi à Jean Renoir, dont Kechiche est l'héritier direct, dont le nom est ouvertement cité à travers une toile d'Auguste Renoir, mais surtout au Jacques Rozier d'Adieu Philippine, avec ce goût amer des vacances qui se terminent et qu'on aimerait tant voir se prolonger. On peut reprocher beaucoup de choses à Kechiche - des scènes de ferme ou de boîte de nuit qui s'éternisent- mais il reste quand même l'un des seuls à filmer la naissance d'agneaux dans une étable, sans que cela soit une seule seconde ridicule, évoquant le mystère sacré de la vie. On attend donc avec beaucoup d'impatience la suite, le Canto 2 déjà tourné et le Canto 3 qui bouclera une trilogie monumentale de la vie et de la jeunesse. Lorsque le film se termine, alors qu'il aura duré tout de même trois heures, on regrette pourtant qu'il s'achève déjà. En résumé, on peut tout reprocher à Abdellatif Kechiche sauf de ne pas être un grand cinéaste. 

Informations

Détails du Film Mektoub my love : Canto uno (Mektoub my love : Canto uno)
Origine France Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame - Romance
Version Cinéma Durée 175 '
Sortie 21/03/2018 Reprise -
Réalisateur Abdellatif Kechiche Compositeur
Casting Hafsia Herzi
Synopsis En France en 1994, Amin, parisien d'adoption, retourne en été dans le Midi de la France où il a passé sa jeunesse chez ses parents qui tiennent un restaurant tunisien à Sète. Amin retrouve sa famille et ses amis de jeunesse, comme son cousin dragueur Tony ou sa meilleure amie Ophélie ; il passe son temps entre le restaurant familial, les bars du coin et la plage où viennent bronzer de jolies vacancières. Alors que Tony a du succès, Amin est plutôt timide. Il se trouve une occupation en photographiant la côte méditerranéenne dont il trouve la lumière fascinante.

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