Critique Les Garçons sauvages

Les Garçons sauvages
Les Garçons sauvages compose un univers métamorphique en surchauffe permanente où la vie des êtres et des choses fusionne. Tout y semble réversible et ambivalent, des personnages à l'espace au sein duquel ils évoluent, le cinéaste-démiurge créant...

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par Sébastien LAMOTHE

Critique du Film

Au début du XXème siècle, quatre adolescents de bonne famille se rendent coupables du viol de leur professeur. Leurs parents décident de les confier au Capitaine afin qu'ils les reprennent en main. A l'issue d'une croisière sur son voilier, ils échouent sur une île luxuriante aux vertus étranges.

Les Garçons Sauvages - Image 1Les Garçons sauvages compose un univers métamorphique en surchauffe permanente où la vie des êtres et des choses fusionne. Tout y semble réversible et ambivalent, des personnages à l'espace au sein duquel ils évoluent, le cinéaste-démiurge créant un monde qui échappe à toute règle prédéfinie, rejetant l'autorité d'un Père (symbolique ou réel) désireux de plier à sa volonté ses rebelles mais chétives créatures (le Capitaine face aux garçons sauvages). La fluidité des images atteint ici au statut de principe directeur primant non seulement sur la narration mais en dirigeant le cours, le thème de la métamorphose étant au centre du film. L'adolescence des personnages, période transitoire de la vie par excellence (limbes entre la fin de l'enfance et l'accession à l'âge adulte), illustre au niveau diégétique l'idée d'un continuum dont l'axe s'étend horizontalement aux autres règnes: animal, végétal, minéral. Jean-Louis s'unit sexuellement à une plante qui prend forme humaine tandis que les garçons se laissent entortiller tour à tour dans les rets d'une chrysalide annonciatrice de leur métamorphose. Le pistil des plantes prend la forme d'un membre viril turgescent délivrant un suc blanchâtre dont s'enivrent les garçons tandis que les fruits ronds dont ils se nourrissent sont recouverts de poils; quant à l'île elle-même, sa comparaison avec une huître renvoie bien évidemment au vagin. Symbolisme naïf à l'humour provocateur auquel se plait Bertrand Mandico. Cependant que ces exemples témoignent du caractère indissociable d'une fusion des éléments entre eux, à l'origine du cycle éternel de la vie, avec le principe de l'Eros. Porosité de la matière, interpénétration et fusion des éléments, remettant en question toute identité fixe, toute perception assurée des êtres et des choses au sein d'un univers chaotique dont la complexité fut étudiée et/ou mise en scène par William Burroughs (auquel il emprunte le titre de son film) et Timothy Leary (cf. Techniques du Chaos, 1998; L'esprit frappeur) à la source desquels le cinéaste puise son inspiration.

LGS image 2C'est ainsi que la question de l'identité est une des préoccupations majeures du film; allusions et scènes érotiques (scène d'orgie bachique sur la plage) réunissant les garçons entre eux manifestent une indétermination sexuelle propre à l'âge de l'adolescence. Oublieux de leur destin, ils s'enivrent à l'exemple des compagnons d'Ulysse sur l'île des Lotophages (cf. chant IX de l'Odyssée d'Homère), allant même jusqu'à perdre toute forme humaine sur l'île d'Eea (ibid. chant X), transformés en pourceaux par la magicienne Circé. De la même façon, l'île sur laquelle débarquent les garçons, si elle représente pour eux une terre nourricière aux sources multiples de plaisir, est aussi un espace piégeux sur lequel semble régner en maître le personnage de Séverine (Elina Löwensohn, compagne de Bertrand Mandico à la ville) qui en connaît les secrets, et renvoie au roman de H. G. Wells (1896), L'île du docteur Moreau, adapté plusieurs fois au cinéma et qui pose lui aussi la question de l'identité. Tandis qu'au scientifique illuminé se substitue la figure de l'éducatrice éclairée guidant les jeunes garçons sur la voie de la rédemption. D'autant plus que l'autorité du capitaine à l'égard des garçons se révèle de plus en plus friable au fur et à mesure que l'intrigue progresse, émanation d'un modèle patriarcal chancelant qui résiste désespérément au changement (la mutation inachevée du Capitaine en femme), s'excluant par-là du mouvement universel. Bertrand Mandico reprend là où William Golding, dans Sa Majesté des mouches, concluait (ou presque): par un "retour" de ses personnages adolescents à l'état tribal dans le cadre d'une société totémique; l'entité imaginaire à laquelle les garçons donnent le nom de Trevor "matérialise" ce Père violent, autoritaire et avide de sacrifices humains, matrice originelle du Dieu de colère des juifs (voir à ce sujet les travaux de René Girard; cf. Le Bouc émissaire, 1982).

Porosité de la matière, interpénétration et fusion des éléments, remettant en question toute identité fixe, toute perception assurée des êtres et des choses au sein d'un univers chaotique[...]

LGS image 3La mue adolescente se double ainsi d'une inversion des caractères physiques supposée renverser l'ordre du monde. C'est ainsi que la prétendue remise en question du modèle patriarcal en passe par une intériorisation du complexe de castration pourtant constitutif (selon Sigmund Freud) de la structure psychologique de l'individu dans sa version bourgeoise, patriarcale et autoritaire. Preuve par l'image du caractère particulièrement autoritaire des sociétés matriarcales. On sait toute la méfiance que manifestait à ce propos William Burroughs à l'égard des femmes. Point de vue scandaleux en cette période d'hystérisation et de terrorisme intellectuel de la société, mais qu'importe. C'est que le romancier américain voyait en ses adolescents guérilleros (essentiellement mâles) un puissant moyen de libération des affects propre à renverser l'ordre établi des choses et à précipiter la fin de notre civilisation occidentale par l'instauration du chaos. Mandico quant à lui préfère atténuer et/ou esquiver toute forme de représentation de la violence dans ses films.

LGS image 4Les Garçons sauvages représente néanmoins l'effort d'un cinéaste audacieux, féru de 7ème art, maître de sa technique, à l'univers personnel riche et foisonnant, au style hybride (à la croisée des genres) et baroque – théâtralisation des dialogues en postsynchronisation, stylisation du décor en studio, recomposition à l'image des décors naturels – à la fois drôle et provocateur, puisant aux sources multiples de notre imaginaire cinématographique (Kenneth Anger, David Lynch, Guy Maddin, Koji Wakamatsu pour son utilisation "racoleuse", qualificatif assumé par Bertrand Mandico lui-même, de la couleur, et bien d'autres encore) qui s'inscrit dans une filiation sans héritier réel à l'heure actuelle en France, reprenant le cours des expérimentations de l'Ecole française (Grémillon et Feyder entre autres) – surimpression d'images, technique de l'iris à laquelle renvoie le plan des garçons vus à travers le hublot de la cabine du Capitaine – créant un univers fascinant qui nous emporte au-delà des frontières connues du réel, au sein d'un rêve plus vrai encore que la réalité, en plein cœur du cinéma!

Informations

Détails du Film Les Garçons sauvages
Origine France Signalétique Interdit aux moins de 12 ans
Catégorie Film Genre Fantastique
Version Cinéma Durée 110 '
Sortie 28/02/2018 Reprise -
Réalisateur Bertrand Mandico Compositeur Pierre Desprats - Hekla Magnusdottir
Casting Mathilde Warnier - Vimala Pons - Diane Rouxel - Sam Louwyck - Elina Lowensohn - Pauline Lorillard - Anaël Snoek - Nathalie Richard
Synopsis Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d’une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…

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