Critique Le 15h17 pour Paris (The 15h17 pour Paris)

Le 15h17 pour Paris
Eastwood souhaitait manifestement rendre hommage à ces trois héros dont l'histoire l'a touché. Il n'était peut-être pas nécessaire d'en faire un film. Un reportage ou un documentaire aurait peut-être suffi.

Verdict Note : Maladroit sur de nombreux points. Maladroit sur de nombreux points.

Par David Speranski

Critique du Film

On a entendu pis que pendre sur ce nouveau film de Clint Eastwood: " pire film de sa carrière", "erreur de parcours", "crépuscule d'une œuvre". Les vieux maîtres n'ont ainsi guère la cote en ce moment, Clint Eastwood, Roman Polanski et Woody Allen échouant dans leurs nouveaux films respectifs à rallier les suffrages de la critique et du public (Woody Allen demeure celui qui s'en sort le mieux malgré tout, en parvenant à maintenir, selon les critiques, une qualité minimale d'inspiration et de réalisation dans Wonder Wheel). Les vieux maîtres sont-ils réellement fatigués? Le projet de Le 15h17 pour Paris est pourtant sur le papier particulièrement intrigant et risqué: reconstituer un fait divers marquant de l'actualité récente en engageant les véritables acteurs du drame. A son âge vénérable (87 ans), Clint Eastwood continue à ne pas se reposer sur ses lauriers, à tenter de nouveaux paris et à essayer d'innover. Qu'en est-il du résultat?  

Eastwood souhaitait manifestement rendre hommage à ces trois héros dont l'histoire l'a touché. Il n'était peut-être pas nécessaire d'en faire un film. Un reportage ou un documentaire aurait peut-être suffi.

Le projet du 15h17 pour Paris est a priori passionnant. Il s'agit de revenir sur une actualité récente, un attentat terroriste déjoué sur un Thalys allant d'Amsterdam à Paris le 15 août 2015, qui s'est déroulé moins de trois ans auparavant. On reconnaît là la promptitude des Américains à faire de la fiction avec de l'actualité brûlante, là où nous hésitons à revenir par exemple sur l'attentat du Bataclan. Eastwood n'a donc pas peur de plonger ses mains dans le réel le plus compromettant, ce qui représente un point incontestablement positif. Néanmoins le film ne porte pas essentiellement sur l'attentat du Thalys, même s'il en est le point culminant. Il revient pendant 1h10 environ sur l'enfance, l'adolescence, la jeunesse des protagonistes, ainsi que sur leurs vacances en Europe qui ont précédé la montée à bord de ce train qui allait changer leur destin. 

C'est là qu'Eastwood a une idée formidable de mise en abîme en faisant jouer par les véritables protagonistes de l'histoire leurs propres rôles dans cette reconstitution. Anthony Sadler, Alex Skarlatos et Spencer Stone ne sont pas des acteurs professionnels mais se sortent plutôt bien de cette épreuve inattendue, manifestant un naturel plutôt convaincant, même si aucun ne livre de grande interprétation. Certains critiques ont pu évoquer au sujet de cette idée étonnante Gus Van Sant ou Richard Linklater, dans leur manière de s'approprier le réel par le biais documentaire. Or il faut plutôt remonter en l'occurrence au grand maître Abbas Kiarostami qui a reconstitué dans Close-up un fait divers avec ceux qui l'ont réellement vécu, produisant des effets de réel et de fiction tout à fait inattendus. Malheureusement, pour Le 15h17 pour Paris, il n'en est rien. Cette idée formidablement expérimentale ne produit aucun frisson, aucun trouble, aucune hésitation sur la ligne de démarcation entre fiction et réalité. Ce sont les véritables protagonistes de l'histoire mais il pourrait s'agir d'acteurs interprétant les mêmes rôles, l'effet serait exactement le même. Ce pari innovant qui se trouve au cœur du film signe en fait son échec.  

Il n'est donc pas étonnant que la partie la plus réussie du film concerne l'enfance des protagonistes où l'on ne se préoccupe pas de reconstitution avec les vrais héros de l'histoire. Eastwood réussit alors une sorte de prologue à Mémoire de nos pères en revenant sur l'enfance de ses trois héros, qui n'est pas sans charme, à défaut d'être révolutionnaire d'un point de vue stylistique. Dans une grande partie de son œuvre, Eastwood était fasciné par le processus d'autodestruction de ses personnages (Bird, Honkytonk Man, Un monde parfait, etc.). Aujourd'hui, ce qui semble le préoccuper, cf. American Sniper ou Sully, c'est surtout le processus de constitution d'un héros : comment devient-t-on un héros (surtout américain)? Dans American Sniper, Eastwood avait beaucoup réécrit et arrangé la figure contestée de Chris Kyle, laissant à la postérité l'image nettement plus sympathique de Bradley Cooper.  Dans Sully et Le 15h17 pour Paris, il s'en tient à une fidélité documentaire aux faits, montrant des personnes très ordinaires qui, sous le coup d'une inspiration subite, se révèlent être exceptionnelles dans des circonstances extraordinaires. Par rapport à Sully, il peut néanmoins montrer que, comme le dit Spencer Stone, le destin le pousse à avancer vers des événements qu'il ne peut prévoir, et que tout, ses échecs (le fait de ne pas avoir pu décrocher le poste qu'il souhaitait dans l'armée) comme ses réussites, l'ont orienté vers la même direction. 

Dans la partie "adulte" de l'histoire, seules deux scènes parviennent à s'extirper de l'anecdotique, une conversation sur les toits de Venise portant sur le destin et la scène de l'alarme dans l'école militaire. Hormis ces deux scènes, on sombre facilement dans l'insignifiant, surtout lors de la description de vacances interminables, de Rome à Amsterdam, qui ont néanmoins l'avantage inestimable de nous faire revoir Venise la sublime. Ces séquences sentent fortement le bâclage esthétique. On a du mal à se dire que Tom Stern, l'admirable directeur de la photo de nombre de chefs-d'oeuvre d'Eastwood, est le même qui a filmé ces images passe-partout de restaurants et de boîtes de nuit. 

Le film retrouvera un semblant momentané d'efficacité grâce à l'attentat du Thalys où Eastwood est manifestement à son meilleur, filmer une séquence de tension et d'action. D'un point de vue idéologique, on pourra certes trouver très simpliste l'opposition entre le terroriste, un islamiste radical très caricatural, et Spencer Stone, bon chrétien qui récite en voix intérieure une de ses prières préférées. Mais, au bout du compte, le film n'est pas un tract de propagande trumpiste, contrairement à ce que l'on aurait pu craindre. Les trois compères sont apparemment de braves garçons qui ne revendiquent aucune conviction politique dans le film, tout du moins. 

On regrettera quand même une fin particulièrement calamiteuse où Eastwood n'a pu mieux faire que d'utiliser des images vidéo de François Hollande, le Président de la République de l'époque, et de nous restituer son discours d'hommage aux sauveurs du Thalys en intégralité. On s'en serait bien passé, surtout que le mélange entre images d'archives et reconstitution avec la silhouette de Patrick Braoudé s'avère assez douteux et plutôt raté. De plus, les images du générique de fin, montrant la célébration des nouveaux héros, virent au panégyrique et nous font douter a posteriori du caractère ironique de celles du générique d'American Sniper

Eastwood souhaitait manifestement rendre hommage à ces trois héros dont l'histoire l'a touché. Il n'était peut-être pas nécessaire d'en faire un film. Un reportage ou un documentaire aurait peut-être suffi. Tel quel, Le 15h17 pour Paris n'est pourtant pas aussi catastrophique qu'Au-delà (La France ne lui réussit décidément pas) ou que certains des films "commerciaux" d'Eastwood (La Relève). Il ressemble presque à un film de vacances où Eastwood s'est parfois clairement désintéressé du sujet et a volontairement bâclé les choses. Ne lui accordons donc pas plus d'importance que son créateur. Il faudra sans doute attendre The Mule, réalisé d'après l'histoire vraie de Leo Sharp, où Eastwood tiendra le rôle principal (une première depuis Gran Torino), pour voir le grand Clint revenir aux affaires sérieuses. En tout cas, on l'espère sincèrement. 

Informations

Détails du Film Le 15h17 pour Paris (The 15h17 pour Paris)
Origine Etats Unis Signalétique Sensibilité Spectateurs
Catégorie Film Genre Drame - Biopic
Version Cinéma Durée 94 '
Sortie 13/02/2018 Reprise -
Réalisateur Clint Eastwood Compositeur Thomas Newman
Casting
Synopsis Dans la soirée du 21 août 2015, le monde, sidéré, apprend qu'un attentat a été déjoué à bord du Thalys 9364 à destination de Paris. Une attaque évitée de justesse grâce à trois Américains qui voyageaient en Europe. Le film s'attache à leur parcours et revient sur la série d'événements improbables qui les ont amenés à se retrouver à bord de ce train. Tout au long de cette terrible épreuve, leur amitié est restée inébranlable. Une amitié d'une force inouïe qui leur a permis de sauver la vie des 500 passagers …

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