CRITIQUE : A Ciambra


A Ciambra

Critique du Film

A Ciambra - Image 1Jeune rom de 14 ans habitant avec sa famille les taudis du quartier de la Ciambra en périphérie de la ville portuaire de Gioia Tauro en Calabre, Pio aspire plus que tout à être reconnu par les siens, des hommes en général, et plus particulièrement de son frère aîné, Damiano, qui représente un modèle à imiter pour le jeune adolescent. Vivant de rapines dans les maisons, de la revente du cuivre dérobé çà et là avant d'être fondu et revendu aux quincaillers du coin ou du rançonnement de voitures volées aux habitants de la ville, la communauté gitan vit sous la coupe des gadjos (qui sont aux gitans ce que les goys sont aux juifs, c’est-à-dire des extra-communautaires) qui les exploitent. Non loin de là vit la communauté africaine immigrée du quartier de Rosario à laquelle appartient Ayiva, d'origine burkinabaise, un ami de Damiano, qui va peu à peu se prendre d'affection pour le jeune garçon en quête de son identité.

"Comparaison n'est pas raison", n'en déplaise aux préjugés bourgeois d'une presse spécialisée geignarde qui a cru bon de chercher à se distinguer des éloges unanimement attribués au deuxième long-métrage (après Mediterranea en 2015) de Jonas Carpignano présenté en compétition à la Quinzaine des réalisateurs de l'édition 2017 du Festival de Cannes, abreuvée (jusqu'à plus soif) du didactisme ronflant d'un cinéma dit "réaliste" à bout de souffle. "J'espère aborder avec cet exemple (celui des relations qu'entretiennent les Roms de la Ciambra avec les migrants africains arrivés il y a peu en Italie du Sud) un questionnement plus universel, et pas seulement sociologique." prévient le réalisateur.

La relève du cinéma néo-réaliste italien tient là sans doute l'un de ses fers de lance

Nous suivons le personnage de Pio au plus près, en caméra portée soulignant la pâte documentaire du film (les acteurs, non-professionnels, y jouent leur propre rôle), gros plans témoignant de ses émotions (du rire aux larmes en passant par la colère ou la jubilation) en même temps que de l'amour du réalisateur pour son acteur, passant d'un lieu à un autre, d'une ambiance à l'autre, le film alternant séquences relevant d'un réalisme comique mettant en scène des personnages dignes d'un film de Marco Ferreri _la scène du repas en famille où tous (y compris des gamins d'une dizaine d'années!) boivent, fument, s'insultent et s'embrassent les uns les autres presque sans transition et parfois en même temps, le tout sous le regard à la fois bienveillant et autoritaire de la Mamma _ avec d'autres moments plus dramatiques voire s'inscrivant dans le cadre du thriller. Car le jeune garçon s'insinue partout comme par un trou de souris, suivant son frère à distance dans ses équipées criminelles, grimpant, dévalant les pentes, enjambant le châssis des fenêtres quand il ne lui est pas possible ou interdit de sortir par la porte (car Pio, épris de liberté à l'image des membres de sa communauté, cherche plus souvent à s'évader qu'à s'enfermer entre quatre murs sinon pour y commettre un larcin), filant à travers les bois pour échapper à la police, arpentant la piste de la boîte de nuit locale à la recherche de son frère ou d'un ami. Représentation d'une vie riche et animée où tout peut arriver qui donne au film son rythme effréné, où nous nous réjouissons pour (et avec) le jeune garçon lorsque celui-ci entraîne dans un rodéo à scooter un à un les membres de sa famille, du plus jeune au plus vieux qui décline l'invitation amusée de Pio, dernier représentant d'une façon de vivre fondu au sein de la nature aujourd'hui disparue qui relie l'adolescent à ses racines. Le film bascule alors dans une vision hallucinée qui rompt avec le style réaliste général où les éléments fondamentaux tels que l'eau et le feu prennent le pas sur le paysage périurbain tandis que le cheval symbolise à lui seul le sentiment de liberté du peuple gitan.

A Ciambra - Image 2Ce dernier entre en contradiction avec l'état de servitude et de misère auquel sont réduits les roms, entraînant un sentiment de mélancolie mêlée d'une rage vindicative _ "nous contre le monde entier" assène le vieux à Pio_ les incitant à ne reconnaître d'autre intérêt que celui de leur communauté, que celui de leur famille, pris entre la mafia d'un côté qui les rackette, et les africains de l'autre, qu'ils tolèrent mais de la confiance desquels ils sont prêts à abuser à la première occasion, les propos racistes à leur encontre ne manquant pas de fuser entre eux. Entre les deux, le jeune garçon est confronté à un dilemme dont il porte à lui seul tout le poids sur ses frêles épaules d'adolescent à peine sorti de l'enfance. La fiction dramatique prend alors le relais, entre récit initiatique (l'accession à l'âge d'homme au travers de la prise de responsabilités qu'il se voit contraint d'assumer _ trouver de l'argent suite à l'arrestation et à l'emprisonnement des hommes de la famille pour continuer de nourrir cette dernière; l'épanouissement de sa sexualité) et drame social. Car la quête de reconnaissance et d'affection que Pio ne parvient pas à recevoir ou obtenir auprès des siens _ la pudeur excessive des sentiments caractéristique du peuple gitan, regard de glace échangé entre le fils et sa mère où une douleur indicible se lit manifestant leur incapacité commune à exprimer tout l'amour dont ils sont pleins l'un pour l'autre, dureté tranchante de Damiano qui repousse, physiquement, toute possibilité d'intimité des cœurs entre lui et son frère_ cette quête fait écho chez Ayiva qui vit éloigné de sa famille restée en Afrique. Les gestes pleins d'attention de ce dernier à l'égard de l'adolescent, qu'il borde ou dont il soigne les bobos, au même titre que les conseils prodigués ou les avertissements qu'il lui donne relatifs à son comportement délictuel, l'érige en père de substitution responsable dans ses fonctions protectrices tout autant qu'à travers la tendresse qu'il lui procure, moments touchants jusque dans (ou à cause de?) leur retenue.

Pio s'affirme donc comme un lien possible entre les deux communautés, plein d'une promesse de paix et d'amour capable de survivre au porteur du message qui nous la transmet, cependant que l'on comprend tout l'amour que le réalisateur a souhaité rendre par ce film à son jeune acteur en le magnifiant ainsi à travers l'œil de sa caméra. Film d'un lyrisme qui transcende l'expérience fidèlement reproduite de ses personnages au quotidien dont la musique originale composée par Dan Romer (déjà responsable de celle de Mediterranea, comme il avait déjà composé celle de Beasts of No Nations de Cary Joji Fukunaga la même année en 2015) se fait elle aussi le vecteur. Vanité que de chercher à résister au philtre d'amour qui s'insinue en nous à travers le regard de Pio. La relève du cinéma néo-réaliste italien tient là sans doute l'un de ses fers de lance. Martin Scorcese ne s'y est pas trompé dont la société de production Sikelia a contribué à produire le film et au montage duquel il a lui-même prêté son conseil.  

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Informations

Détails du Film A Ciambra
Origine Italie Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 118 '
Sortie 20/09/2017 Reprise -
Réalisateur Jonas Carpignano Compositeur Dan Romer
Casting Koudous Seihon - Pio Amato - Damiano Amato
Synopsis Pio, jeune rom de 14 ans qui vit dans le quartier sordide de la Ciambra en périphérie d'une petite ville du Sud de la Calabre avec toute sa famille, cherche la reconnaissance des membres de sa communauté et avant tout de son frère aîné qu'il considère comme un modèle, faisant courir à sa famille de graves dangers auprès de la mafia italienne sous la coupe de laquelle elle se trouve.

Par Sébastien LAMOTHE

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