Critique Le Grand Jeu (Molly's Game)

Le Grand Jeu
Filmée au summum de sa beauté, souvent d'une manière peu subtile par Sorkin, le décolleté pigeonneant très en avant, à la fois puissante, inspirée et nuancée, Jessica Chastain surclasse facilement tous ses partenaires, hormis Idris Elba, et devrait...

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Par David Speranski

Critique du Film

Pour Aaron Sorkin, l'écriture est une sorte de psychanalyse où il cherche à se délivrer d'obsessions par une maïeutique de dialogue avec lui-même. Il est en effet l'un des premiers showrunners de télévision à avoir construit une œuvre à travers toutes les séries et tous les films qu'il a écrits. Reviennent ainsi des thématiques récurrentes dans tous les travaux de Sorkin: la solitude, le génie, la résilience.  Le Grand Jeu ne fait pas exception à la règle et constitue à travers l'histoire de Molly Bloom un nouvel autoportrait d'Aaron Sorkin, après The Social Network ou Steve Jobs

Filmée au summum de sa beauté, souvent d'une manière peu subtile par Sorkin, le décolleté pigeonneant très en avant, à la fois puissante, inspirée et nuancée, Jessica Chastain surclasse facilement tous ses partenaires, hormis Idris Elba, et devrait peut-être enfin décrocher avec ce rôle l'Oscar qui la transformerait à jamais en icône féministe absolue.

Le Grand Jeu est a priori une adaptation de l'autobiographie de Molly Bloom (homonyme du personnage de James Joyce dans Ulysse, référence nommément citée dans le film), c'est-à-dire l'histoire d'une surdouée, ex-championne de ski acrobatique, reconvertie dans l'organisation de tournois de poker clandestins, au point de devenir, à force d'intelligence et de volonté, la reine d'un empire du jeu, où se côtoient superstars hollywoodiennes (il se murmure que Tobey Maguire, Ben Affleck, Leonardo DiCaprio faisaient partie du salon de jeu de Molly) collectionneurs de toiles de maîtres et membres de la mafia russe.  Les liaisons dangereuses de Molly vont finir par la mettre en danger...

A première vue, on pourrait croire que Le Grand Jeu est un énième film sur le poker alors qu'il est bien davantage un film sur la solitude et la résilience. Comme le montre l'éblouissant prologue du film sur sa vie sportive antérieure, Molly est une combattante, une survivante qui ne renonce jamais et qui va réussir, au prix d'énormes sacrifices et de l'absence d'une véritable vie privée. Sorkin ne peut s'attacher qu'à des êtres hors norme, dotés d'une intelligence supérieure. Molly est ainsi faite qu'elle aurait réussi dans tout domaine mais son acharnement à la tâche la mènera également à la drogue et à l'isolement.  

Après ses portraits de brillants sociopathes écrits par lui et réalisés par d'autres, Sorkin se met pour la première fois à son compte et a décidé de réaliser lui-même cette adaptation de l'autobiographie de Molly Bloom. Reconnaissons qu'il s'en tire plutôt brillamment. Le film est assez virtuose d'un point de vue technique et ne rappelle pas le travail de Thomas Schlamme, le compère de Sorkin des années télé, (le fameux Walk and talk) ni celui de David Fincher ou de Danny Boyle. Non, si le travail de Sorkin en tant que metteur en scène évoque quelqu'un, c'est une personne avec qui il n'a jamais travaillé: Martin Scorsese. On retrouve dans Le Grand Jeu, ce montage précipité, cette voix off inquiète et ce style cocaïnomane, donnant l'impression que le film est branché en permanence sur le courant électrique, (Sorkin a été de notoriété publique drogué à la cocaïne et au crack) qui sont les principales caractéristiques de films scorsesiens comme Les Affranchis, Casino ou Le Loup de Wall Street. Le Grand Jeu leur ressemble beaucoup, la bande musicale en moins. Les séquences de poker ou de dialogue (soit 90% du film) sont ainsi très réussies et de l'ordre de l'exceptionnel.

Or le film possède aussi les défauts de ses immenses qualités. A partir d'un certain moment, on arrive à une telle profusion d'informations qui se succèdent sans répit, qu'on en arrive à souhaiter que le film se mette en mode pause. Sorkin, par instants, n'a pas su s'arrêter et a cumulé les moments forts, sans se rendre compte qu'un film a besoin de séquences moins inspirées pour pouvoir respirer, ainsi que le spectateur. Devant cette avalanche de voix off, on se prend à souhaiter que Sorkin puisse apprendre les vertus du silence et de l'expression par l'image. Il ne le fait qu'à deux moments, lors de l'irruption de la violence dans la vie de Molly Bloom et ensuite d'une séquence d'explications-confessions entre Molly et son père, à côté d'une patinoire. Cependant, même là, Sorkin ne peut s'empêcher de céder à son péché mignon, le surlignage et l'excès d'explications. On sait qu'au début des années 2000 deux styles s'opposaient chez les séries télé, le côté symbolique et elliptique de David Chase (Les Soprano) et l'aspect théâtral et hyper-explicatif d'Aaron Sorkin (A la Maison-Blanche). Il est possible, voire même recommandé d'aimer les deux mais ces deux styles sont profondément antinomiques. Sans garde-fou, Sorkin se laisse aller dans cette séquence presque finale où le père (Kevin Costner, sur la voie du retour) tente d'expliquer son comportement ainsi que celui de la fille par raccourcis psychologiques un peu faciles (par exemple, Molly souffrant d'une "addiction au pouvoir sur les hommes de pouvoir"). Cette séquence rappelle d'ailleurs beaucoup une autre séquence entre un père et sa fille à la fin de Steve Jobs où la surexplication sert d'apaisement aux deux personnages, Sorkin s'identifiant sans doute tout autant au père qu'à la fille. Or, exactement comme dans Steve Jobs, elle vire au larmoyant, ce qui gâche malheureusement la partie finale du film. Sorkin ne s'est pas assez souvenu de David Fincher qui a prohibé le sentimentalisme à l'eau de rose venant si souvent gâcher des films prometteurs. Cette interdiction a permis de préserver l'intensité émotionnelle de The Social Network, contrairement à celle des films qui ont suivi.    

Mais si Le Grand Jeu demeure malgré tout un film réussi, c'est parce qu'il représente au-delà de l'auto-justification psychologique et familiale d'Aaron Sorkin, la rencontre d'une actrice et d'un rôle. On est tous tombés amoureux de Jessica Chastain depuis son apparition dans The Tree of Life. Dans Le Grand Jeu, elle parachève ce qu'il est possible d'appeler la trilogie d'une actrice autour de personnages de femmes fortes, depuis Maya dans Zero Dark Thirty jusqu'à Molly ici, en passant par Mrs Sloane où elle rencontrait les mêmes difficultés de solitude et de drogue que dans Le Grand Jeu. Volontaire, hyper-intelligente et engagée, Jessica Chastain trouve dans le miroir de ces personnages des exemples féministes à suivre pour les petites filles d'aujourd'hui, même s'ils ne sont pas toujours exemplaires et possèdent leurs zones de béance. Filmée au summum de sa beauté, souvent d'une manière peu subtile par Sorkin, le décolleté pigeonneant très en avant, à la fois puissante, inspirée et nuancée, Jessica Chastain surclasse facilement tous ses partenaires, hormis Idris Elba, et devrait peut-être enfin décrocher avec ce rôle l'Oscar qui la transformerait à jamais en icône féministe absolue.     

Informations

Détails du Film Le Grand Jeu (Molly's Game)
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Thriller - Drame
Version Cinéma Durée 140 '
Sortie 03/01/2018 Reprise -
Réalisateur Aaron Sorkin Compositeur Daniel Pemberton
Casting Kevin Costner - Idris Elba - Jessica Chastain - Michael Cera
Synopsis La prodigieuse histoire vraie d’une jeune femme surdouée devenue la reine d’un gigantesque empire du jeu clandestin à Hollywood ! En 2004, la jeune Molly Bloom débarque à Los Angeles. Simple assistante, elle épaule son patron qui réunit toutes les semaines des joueurs de poker autour de parties clandestines. Virée sans ménagement, elle décide de monter son propre cercle : la mise d’entrée sera de 250 000 $ ! Très vite, les stars hollywoodiennes, les millionnaires et les grands sportifs accourent. Le succès est immédiat et vertigineux. Acculée par les agents du FBI décidés à la faire tomber, menacée par la mafia russe décidée à faire main basse sur son activité, et harcelée par des célébrités inquiètes qu’elle ne les trahisse, Molly Bloom se retrouve prise entre tous les feux…

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