CRITIQUE : A Ghost Story


A Ghost Story

Critique du Film

On avait remarqué David Lowery grâce à son très beau film, Les Amants du Texas, exercice de style malickien, assez bouleversant et extrêmement stylisé par sa photographie et sa mise en scène. Il a depuis réalisé le remake de Peter et Elliott le Dragon pour Disney. Mais la surenchère de moyens et d'effets spéciaux ont certainement dû l'étouffer car il a préféré revenir au cinéma indépendant, en bénéficiant d'un budget minimal. Minimal est le mot car tout est minimaliste dans A Ghost Story : l'histoire, dépouillée et zen comme un film muet japonais, les effets réduits au strict minimum (quasiment pas d'effets spéciaux) et les moyens (Casey Affleck passera ainsi les trois quarts du film sous un drap blanc percé de deux trous pour les yeux). Cela pourrait s'avérer très vite ridicule. C'est au contraire la plupart du temps intrigant et bouleversant. Car les bons metteurs en scène, comme David Lowery, savent comment faire d'un moins un plus, et combien c'est bien plus intéressant à l'écran et pour l'esprit.

Pari expérimental, œuvre rare exprimant le point de vue d'un mort, A Ghost Story s'impose par la radicalité de son exigence, le metteur en scène devenant le fantôme guidant nos pensées et nous faisant devenir celui de nos propres émotions.

Dans A Ghost Story, C. et M., un homme et une femme, qui ne seront caractérisés que par des initiales au générique de fin, vivent ensemble dans une maison de banlieue. Ils ne savent pas s'ils y vont y continuer à y habiter. L'homme voudrait rester, la femme songe à partir. Mais très vite, il sera trop tard : C. meurt dans un stupide accident de voiture. Il deviendra alors un fantôme inconsolé qui errera autour et à l'intérieur de la maison de sa femme esseulée.

Quand on a écrit cela, on a tout dit du film et en même temps, presque rien. Certains détracteurs du film pourront même dire qu'il ne se passe rien dans ce film et objectivement, ils n'auront pas complètement tort. C. va hanter la maison de M. et l'on suivra ainsi la détresse de M. observée par la présence intrusive mais silencieuse du fantôme de son compagnon. Nous aurons même droit à une séquence déjà fameuse où Rooney Mara (toujours aussi gracieuse et émouvante) dégustera une tarte en plan fixe, sans coupe de montage, pendant au moins cinq bonnes minutes. On renverra ceux qui critiquent cette séquence, en en oubliant systématiquement sa chute très perturbante, au travail sur la durée de Chantal Akerman dans Jeanne Dielman. Néanmoins il n'est pas interdit de s'ennuyer au visionnage de A Ghost Story mais étrangement, cet ennui potentiel n'est vraiment pas gênant et masque surtout l'impression finale faite par le film, bien après la projection.  

Car, n'en déplaise aux amateurs d'effets chic et choc, A Ghost Story n'est absolument pas un film d'horreur. Hormis une séquence, on n'aura pas droit aux démonstrations de force et passages obligés où un fantôme terrifie une famille en déplaçant des objets. De même, ce n'est pas vraiment non plus un film d'amour romantique comme Ghost: Rooney Mara quittera ainsi sa maison et l'histoire à la moitié du film, abandonnant le fantôme à son triste sort. Comment donc David Lowery parvient-il à maintenir l'intérêt de son film?   

En assumant jusqu'au bout la radicalité de son pari cinématographique. A Ghost Story est ainsi quasiment un hommage au cinéma muet, n'utilisant tout du long presque pas de dialogues, hormis quelques échanges entre Affleck et Mara et surtout une immense tirade nihiliste sur la fin de notre monde, débitée avec force et conviction par le musicien culte Will Oldham. David Lowery joue sur la précision de ses cadrages, un peu comme Mizoguchi dans Les Contes de la lune vague après la pluie (une autre histoire de fantômes), pour installer la présence-absence de son fantôme au sein de la maison.

Pendant la projection, cela peut paraître ennuyeux mais Lowery joue de son arme secrète, la rémanence. Bien après le visionnage, des plans, des séquences entières s'imposent à notre esprit, car Lowery a su travailler leur durée pour qu'ils deviennent absolument obsédants. Le fait que le fantôme ne puisse pas communiquer avec les humains nous renvoie tragiquement à son point de vue et nous fait comprendre de l'intérieur ce que peut ressentir un fantôme, l'immense tristesse de devenir le spectateur du présent, du passé et du futur, le sentiment profond de l'inanité et l'inutilité. A Ghost Story est ainsi entièrement un film de mise en scène (travail sur le cadre et la durée) et de point de vue inédit, étant donné que les autres films de fantômes sont soit filmés du côté des hantés, soit finissent par intervenir sur le terrain de la communication (dans Always ou Ghost, les fantômes trouvent finalement un moyen de communiquer, par personne interposée). Or le fantôme de C. ne communiquera pas et nous renverra à une expérience de la solitude, de la mort et du néant. L'important n'est donc pas ici la narration mais la profondeur de l'impression reçue. Comme Sofia Coppola dans The Virgin Suicides, Lowery semble avoir trouvé le moyen d'agir directement sur le subconscient, sans passer par l'anecdotique.

Dans l'espoir de trouver enfin la paix, le fantôme voyagera ainsi dans l'Histoire, croisant des fermiers pionniers tristement tués par des Indiens, et surtout dans sa propre histoire. Comme dans La Jetée ou Interstellar, on s'apercevra alors qu'il était lui-même l'élément perturbateur de la maison lorsqu'il y habitait avec M, le récit fonctionnant en boucle. Ce qui pourra le sauver, ce sera donc une astuce que l'on trouve dans In the mood for love, lui garantissant au bout du compte le pardon et la rédemption. Pari expérimental, œuvre rare exprimant le point de vue d'un mort, A Ghost Story s'impose par la radicalité de son exigence, le metteur en scène devenant le fantôme guidant nos pensées et nous faisant devenir celui de nos propres émotions.  

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Informations

Détails du Film A Ghost Story
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame - Fantastique
Version Cinéma Durée 92 '
Sortie 20/12/2017 Reprise -
Réalisateur David Lowery Compositeur Daniel Hart
Casting Rooney MAra - Casey Affleck
Synopsis Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d'un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu'ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n'a plus d'emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu'il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l'existence et à son incommensurabilité.

Par David Speranski