CRITIQUE : Corps et âme (A Teströl és Lélekröl)


Corps et âme

Critique du Film

Cinéaste rare et précieuse, Idliko Enyedi est une revenante. En 1989, venant de Hongrie, elle a remporté la Caméra d'or au Festival de Cannes avec un très beau premier film, Mon XXème siècle, l'histoire de deux orphelines, sœurs jumelles séparées lors de leur enfance. Depuis, elle a tourné quatre films qui sont passés relativement inaperçus. Peut-être faudrait-il les redécouvrir. En 2017, presque trente ans après ses débuts, elle ressort de ce quasi-anonymat cinématographique avec Corps et Ame qui remporte l'Ours d'or au Festival de Berlin, film dont la qualité éblouissante ne peut qu'impressionner le moindre spectateur, au point qu'il s'inscrit sans grande difficulté parmi les meilleurs films de cette année.

Travaillant tous les deux dans une entreprise d'abattage d'animaux, Endre, directeur financier et Maria, nouvelle contrôleuse de qualité, font connaissance. Le premier est très réservé, d'âge mûr et a un bras gauche paralysé ; l'autre est une jeune femme pure et naïve aux tendances un peu autistiques. Dans la vie, ils ne s'entendent pas vraiment, même si une certaine attirance se fait jour. Néanmoins ils découvrent grâce aux confessions qu'ils font parallèlement à la psychologue de l'entreprise qu'ils font le même rêve où ils se représentent en cerf et en biche. Le problème sera alors pour eux de vouloir et de pouvoir faire coïncider le rêve et la réalité.  

Corps et Ame, Ours d'or au Festival de Berlin, film dont la qualité éblouissante ne peut qu'impressionner le moindre spectateur, au point qu'il s'inscrit sans grande difficulté parmi les meilleurs films de cette année.

Ce que nous dit très simplement Idliko Enyedi, c'est que l'amour est affaire de synchronicité, selon le concept jungien. Selon les desiderata de chacun, il s'agit de se croiser ni trop tôt ni trop tard, mais au moment où chacun est disponible pour proposer, accepter ou recevoir de l'affection. Corps et Ame permet aussi de s'interroger sur la nature véritable de l'amour. Est-ce comme on le dit souvent, voir les choses de la même façon, c'est-à-dire regarder du même côté ? Ou plutôt se regarder l'un l'autre? Ou encore comme le montre le film, partager le même rêve, en se représentant chacun dans son rêve qui est également le rêve de l'autre?  En fait, c'est surtout une attraction irrésistible, onirique, dépassant l'intellectuel et le physique, à laquelle il est difficile d'échapper.

Ce film fait parfois penser à du Haneke mais en nettement moins cruel et beaucoup plus drôle, un Haneke qui se serait laissé influencer par le minimalisme et la poésie d'un Jarmusch ou d'un Kaurismaki. En témoigne par exemple la saynète du magasin de disques où Maria, après avoir écouté des dizaines de disques pouvant inspirer l'amour, achète le seul disque qu'elle n'a pas écouté, conseillé par la vendeuse (une troublante chanson de Laura Marling). Le côté clinique d'un Haneke qu'on reconnaît dans le parcours d'un pauvre veau mené à l'abattoir (séquence qui pourrait pousser l'ensemble de ses spectateurs au véganisme) est néanmoins atténué car on ne verra pas la dernière étincelle de vie dans le regard de l'animal avant d'être abattu ; c'eût été bien trop cruel.

Corps et Ame nous interroge également sur la contradiction entre ces deux entités. Enyedi n'hésite pas ainsi à montrer Maria, pure et diaphane, en train de visionner des films porno, pour se renseigner sur un fonctionnement anatomique qu'elle n'a jamais réellement expérimenté. S'ils ne cessent de penser l'un à l'autre, en revanche, concernant leurs désirs physiques, les corps de Maria et d'Endre ne coincident pas au départ, au point que Endre ne demandera à Maria que de dormir à côté d'elle. Ce qu'il fera sur le sol, dans un très beau plan où ils sont filmés en contre-plongée, en parallèle, alors que, installée dans son lit, Maria regarde de manière inquiète le plafond. On s'apercevra aussi que, lorsque Maria voudra mettre fin à ses jours, elle choisira de s'attaquer à son bras gauche, comme par hasard, le bras paralysé de Endre.

Mais l'âme et les pensées auront sans doute raison de l'éloignement physique et des corps récalcitrants, à partir du moment où la réalité aura accepté de se subordonner au rêve. On pense alors à la fin de ce film bouleversant, à Bresson et à la dernière phrase mémorable de Pickpocket : "Ah Jeanne, quel long chemin il m'a fallu pour aller jusqu'à toi". 

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Informations

Détails du Film Corps et âme (A Teströl és Lélekröl)
Origine Hongrie Signalétique Sensibilité Spectateurs
Catégorie Film Genre Drame
Version Cinéma Durée 116 '
Sortie 25/10/2017 Reprise -
Réalisateur Idliko Enyedi Compositeur
Casting Alexandra Borbely - Morcsanyi Geza - Reka Tenki
Synopsis Mária, nouvelle responsable du contrôle de qualité et Endre, directeur financier de la même entreprise, vivent chaque nuit un rêve partagé, sous la forme d'un cerf et d'une biche qui lient connaissance dans un paysage enneigé. Lorsqu'ils découvrent ce fait extraordinaire, ils tentent de trouver dans la vie réelle le même amour que celui qui les unit la nuit sous une autre apparence...

Par David Speranski