CRITIQUE : La Belle et la Meute (Aala Kaf Ifrit)


La Belle et la Meute

Critique du Film

Par les temps qui courent qui voient fleurir chaque jour des déclarations misogynes et une affaire Weinstein débordant d'agressions sexuelles en tous genres, La Belle et la Meute devient, à son corps défendant, un film tristement d'actualité. Il l'était déjà mais le devient encore davantage chaque jour. On sait quel périple dangereux la moindre femme doit traverser avec un courage invraisemblable pour se faire reconnaître victime d'une agression. Néanmoins les qualités du film ne s'arrêtent pas à son contenu exemplaire d'un point de vue féministe mais vont même jusqu'à transcender sa forme. Tourné d'après une histoire vraie, La Belle et la Meute est certes un film nécessaire mais aussi une démonstration de force esthétique assez impressionnante.

La Belle et la Meute donne une leçon de mise en scène et de féminisme à toutes les Wonder Woman du monde et autres films féministes de pacotille qui ne peuvent berner que les cinéphages peu attentifs et les moins féministes d'entre nous.

Lors d'une fête étudiante, Mariam croise un soir le regard de Youssef. Quelques heures plus tard, elle courra dans la nuit tunisienne. Devant apporter la preuve d'un viol commis par des policiers, elle errera entre hôpital et commissariat, au cours d'une très longue nuit digne d'un roman de Kafka, où l'administration, particulièrement rétive, lui demandera toujours de fournir des documents pour recevoir son témoignage. De victime, elle deviendra résistante, pour ne pas se laisser abattre par tant de mauvaise foi.

Le film s'inspire d'une histoire vraie qui s'est passée dans la Tunisie post-Ben Ali, juste après le Printemps arabe, relatée dans un livre intitulé Coupable d'avoir été violée. Il est construit en huit chapitres séparés par des ellipses retraçant la longue quête de justice de Mariam, jeune femme violée, humiliée et ignorée, dont on partage le calvaire en plans-séquences. Il aurait pu être uniquement un film naturaliste honorable, pour débat télévisé. Mais dans sa forme, il se montre bien plus intrigant et élégant que cela.

Tout d'abord, en refusant absolument de montrer le viol subi, au point de jeter un doute sur la réalité des faits affirmés, comme lors des ellipses des films d'Asghar Farhadi. Pourtant, Mariam ne ment pas, on le comprendra sur la durée. Car le film se confronte de manière impressionnante à la réalité en étant découpé en neuf chapitres tournés à chaque fois en plans-séquences, rappelant les paris formels de certains films roumains (4 mois, 3 semaines et deux jours) ou de The Tribe, cet étonnant film ukrainien. A chaque fois, Kaouther Ben Hania, (une femme, rappelons-le), réussit un incroyable tour de force en préservant l'unité spatio-temporelle de chaque capsule dramatique. Ce faisant, elle donne une leçon de mise en scène et de féminisme à toutes les Wonder Woman du monde et autres films féministes de pacotille qui ne peuvent berner que les cinéphages peu attentifs et les moins féministes d'entre nous.

La Belle et la Meute n'est pas pour autant un film manichéen : en effet, les femmes ne se montrent pas forcément les meilleures alliées de Mariam. Bien au contraire, même si elles se montrent d'une neutralité relativement bienveillante, ce sont plutôt les hommes, Youssef et un policier compatissant, qui se montreront les plus chaleureux envers elle et qui la soutiendront envers et contre tout. Hormis ces lumineuses exceptions, les hommes et en particulier les policiers se montreront hostiles et agressifs, faisant, comme l'indique le titre, basculer l'oeuvre dans le film de zombies, genre d'ailleurs nommément cité par Youssef "je vis dans un monde de zombies".  C'est en raison de ce basculement horrifique que l'on passera sur quelques invraisemblances pardonnables, étant donné la qualité de l'ensemble.

L'on retiendra surtout une image trop iconique pour être le fruit du hasard, d'une femme blessée dans sa chair qui se métamorphosera en super-héroïne, en transformant son voile en cape. Une simple utilisation différente d'un vêtement suffira à la faire devenir une combattante. Un exemple pour toutes les autres femmes.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Informations

Détails du Film La Belle et la Meute (Aala Kaf Ifrit)
Origine Tunisie Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Drame - Policier
Version Cinéma Durée 100 '
Sortie 18/10/2017 Reprise -
Réalisateur Kaouther Ben Hania Compositeur
Casting Mariam Al Ferjani - Ghanem Zrelli
Synopsis Lors d'une fête étudiante, Mariam, jeune Tunisienne, croise le regard de Youssef. Quelques heures plus tard, Mariam erre dans la rue en état de choc. Commence pour elle une longue nuit durant laquelle elle va devoir lutter pour le respect de ses droits et de sa dignité. Mais comment peut-on obtenir justice quand celle-ci se trouve du côté des bourreaux ?

Par David Speranski