CRITIQUE : Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma


Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma

Critique du Film

C'était en 1986. TF1 venait à peine d'être privatisée le 14 mai. Débarque alors dix jours plus tard, le samedi soir, un programme commandé à l'époque par TF1, chaîne publique: un téléfilm dans la collection Série Noire créée par Pierre Grimblat, censé être une adaptation d'un polar, avec du sang, de la sueur et des larmes. Seul hic, la commande a été passée à un certain Jean-Luc Godard, le cinéaste rebelle de l'art et essai, l'un des chefs de file de la Nouvelle Vague, qui s'empresse bien évidemment de détourner du mieux qu'il peut la commande. Scandale pour le spectateur du samedi soir qui ne comprend que pouic à cette version godardienne de la Série Noire. Le téléfilm Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma, révélées par la recherche des acteurs dans un film de télévision publique (c'est le titre complet!) est donc diffusé une seule fois à la télévision, déclenchant un tollé et des monceaux de lettres de téléspectateurs décontenancés et disparaît pendant plus de trente ans.

Grandeur et décadence...est peut-être une œuvre prémonitoire en ce qu'elle annonce le phagocytage du cinéma par la télévision. En tout cas, quand on la voit, il ne subsiste aucun doute, on lève la tête.

Comme Twin Peaks ou Blade Runner en 2017, Grandeur et décadence d'un petit commerce du cinéma renaît donc de ses cendres, et cette fois-ci au cinéma. La copie a été restaurée magnifiquement par Caroline Champetier et François Musy, respectivement la directrice de la photo et l'ingénieur du son du film à l'époque. Grandeur et décadence... (on abrégera ici le titre pour des raisons de commodité) occupe un statut hybride: téléfilm tourné en vidéo, il est néanmoins une pièce majeure de l'œuvre godardienne des années 80, pourtant jamais éditée, alors que tous les autres films de Godard sont disponibles en vidéo.

Cinéma ou télévision? Comme pour Twin Peaks, la question se pose. On tranchera quand même pour le cinéma car Godard, comme Lynch, n'a fait absolument aucune concession envers le média. Grandeur et décadence...est un pur Godard, avec ses tics stylistiques habituels, citations littéraires, incrustations, intertitres, absence de liaison apparente entre les scènes, superpositions des pistes sonores, etc. Pourtant, si l'on passe ces afféteries esthétiques (prévenons tout de même le spectateur d'aujourd'hui), il s'agit sans doute de son film des années 80 le plus accessible et compréhensible, à égalité avec Prénom Carmen.

Pour la collection Série Noire, Godard devait adapter un roman de James Hardley Chase, Chantons en chœur, mais comme pour Obsession de Lionel White qui a servi de base pour Pierrot le fou, il ne reste quasiment plus rien du roman. Certes, à la fin du film, l'un des personnages principaux se fait assassiner, étant pris dans un sombre imbroglio de trafic d'argent sale. Mais Grandeur et décadence...traite plutôt du cinéma et de sa survie, à travers les personnages d'un producteur désargenté, Jean Almareyda (Jean-Pierre Mocky) et d'un metteur en scène, Gaspard Bazin, qui cherche désespérément à filmer. Ce dernier se retrouve obligé de filmer un défilé de figurants qui récitent chacun un morceau d'une longue phrase de William Faulkner, extraite de Sépulture Sud.

Godard, à l'époque, filmait la mort du cinéma à travers ce long défilé et renchérissait en suivant des acteurs qui jouaient comme ceux des années 30-40, Léaud et Mocky, assez géniaux dans leur inactualité assumée. De la même façon, il a consacré dans ce film de très beaux plans à une actrice, Marie Valéra, restée inconnue depuis lors, parce qu'elle lui rappelait ces actrices du temps jadis comme Dita Parlo. Le passé, la mort, la mémoire, tout cela revient dans Grandeur et décadence...car Godard évoque à sa manière poétique et fulgurante ce qui a disparu et ce qui a du mal à survivre, enseveli sous des difficultés logistiques et d'argent.

C'est ainsi un bien étrange ballet funèbre et mélancolique qui prend place sous nos yeux, un ballet entremêlant art et argent, bercé par les musiques de Arvo Part, Bartók, Dylan, Cohen, Janis Joplin et Joni Mitchell. Un ballet sur les vivants et les morts, "les vivants contre les morts, mais plutôt les morts contre les vivants", comme le signale la phrase de Faulkner. Aujourd'hui, plus de trente ans plus tard, le cinéma est toujours vivant. Godard s'est un peu trompé mais rend hommage ici aux anonymes qui font fonctionner l'art et l'industrie du cinéma, et essaient tant bien que mal de continuer à la faire marcher. 

"Dans la salle de cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse. Or il faut lever la tête. " (Jean-Luc Godard). En tant que téléfilm, Grandeur et décadence...est peut-être une œuvre prémonitoire en ce qu'elle annonce le phagocytage du cinéma par la télévision. En tout cas, quand on la voit, il ne subsiste aucun doute, on lève la tête.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Informations

Détails du Film Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma
Origine France Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Policier
Version Cinéma Durée 91 '
Sortie 04/10/2017 Reprise -
Réalisateur Jean-Luc Godard Compositeur Arvo Pärt
Casting Jean-Pierre Léaud
Synopsis On a dit du cinéma qu’il était une usine à rêves… Côté rêves, il y a un metteur en scène : Gaspard Bazin qui prépare son film et fait des essais pour recruter des figurants. Côté usine, il y a Jean Almereyda, le producteur qui a eu son heure de gloire et qui a de plus en plus de mal à réunir des capitaux pour monter ses affaires. Entre eux, il y a Eurydice, la femme d’Almereyda, qui voudrait être actrice. Tandis qu’Almereyda cherche de l’argent pour boucler le financement du film, et cela au péril de sa vie – car l’argent qu’on lui promet n’a pas très bonne odeur, Gaspard fait des essais avec Eurydice.

Par David Speranski