CRITIQUE : Detroit


Detroit

Critique du Film

Kathryn Bigelow se trouve au cœur des polémiques depuis trois films (Démineurs, Zéro Dark Thirty et le tout nouveau Detroit). Car, ne se satisfaisant pas d'être la plus brillante cinéaste d'aujourd'hui, avec Jane Campion, elle se targue de se confronter à l'Histoire, peut-être un peu trop pour les bien-pensants. L'ex-femme de James Cameron a en effet abandonné le film de genre, dans lequel elle faisait des étincelles (Point Break, Blue Steel, Strange Days), pour se consacrer à l'exploration sans concession de l'histoire de son pays. Cette fois-ci, elle revient assez loin dans le passé, en 1967, lors des émeutes de Detroit qui sont restées un traumatisme aveuglant dans la conscience américaine, malheureusement toujours d'actualité, tant la ségrégation raciale n'a disparu que dans les faits, et non dans les esprits.

Construit comme une tragédie en trois actes, Detroit impose avec force la puissance expressive et immersive, assez unique, du cinéma de Kathryn Bigelow.

Balayons pour commencer les mauvais procès d'intentions. On a entendu ici où là que Bigelow faisait avec Detroit son premier film de gauche après deux de droite. Querelle parfaitement oiseuse car les bons cinéastes ne sont ni de gauche ni de droite. Ils sont bons ou mauvais, tout simplement. Ford, Hawks, Eastwood, Rohmer, réputés de droite, sont à l'évidence bien meilleurs que beaucoup de cinéastes de gauche (la liste serait trop longue). Ni Zero Dark Thirty ni Démineurs ne peuvent être considérés comme des films de droite parce qu'ils représenteraient l'armée, tant le portrait qui en est fait est complexe et contradictoire. On a également reproché à Bigelow sa couleur de peau, comme si seule une Noire pouvait être légitime à mettre en scène un tel drame. Comme s'il fallait être pauvre pour défendre les pauvres, comme si John Ford n'avait pas été légitime à consacrer tout un film aux Cheyennes

Les seuls bons arguments pour critiquer Bigelow et son projet ambitieux ne peuvent être que d'ordre esthétique. Or, construit comme une tragédie en trois actes, Detroit impose avec force la puissance expressive et immersive, assez unique, du cinéma de Bigelow. La première partie, l'exposition, présente les personnages et en nous plongeant dans leur vie, sous la tension du drame qui va bientôt survenir, évite l'écueil du manichéisme. Par son côté caméra portée, et son montage très haché, Detroit flirte avec le reportage, ce que Bigelow appelle elle-même "reported films", des films à mi-chemin entre la fiction et le documentaire, genre auquel appartenaient également Démineurs et Zero Dark Thirty, tous scénarisés par Mark Boal. 

Dans le premier acte, Bigelow présente les personnages et les restitue dans leur contexte: un flic noir à temps partiel, qui ne saura trop où se situer lors des émeutes, Dismukes (John Boyega, révélé par Star Wars 7), un flic blanc qui aura sa part de responsabilité dans les tortures psychologiques et physiques de Detroit, Krauss (Will Poulter, étonnant), un chanteur soul à l'aube d'une belle carrière, Larry Reed (Algee Smith), etc. Dans le deuxième acte, se concentrant sur les tortures de l'Algiers Motel, Bigelow va très loin dans l'insoutenable. C'est d'une certaine manière une réponse à ceux qui l'ont accusée de complaisance et de soutien à la torture en raison du premier quart d'heure de Zero Dark Thirty. Bigelow ne soutient évidemment pas la torture mais montre qu'elle existe, qu'elle soit utilisée pour des raisons militaires ou policières et nous interroge sur son bien-fondé. Ce huis clos irrespirable est sans doute d'un point de vue cinématographique l'apogée du film. Enfin, dans la troisième partie de Detroit, Bigelow se penche sur les conséquences du drame (enquête, interrogatoires, procès) et la manière dont vont pouvoir survivre les principaux protagonistes, et pour certains, assumer ou pas leur culpabilité dans ce qui est arrivé.

Certes, cette puissance expressive et immersive du cinéma de Bigelow n'est pas exempte de défauts, un peu trop longue dans l'exposition, un peu trop expéditive dans sa conclusion. Mais stylistiquement, elle demeure une puissance de feu, qui ne peut guère se comparer à celle de beaucoup de cinéastes aujourd'hui. Certains pourront reprocher à Bigelow de ne pas avoir approfondi les causes sociologiques, économiques ou politiques du drame. Mais le cinéma n'est pas une leçon de sociologie ou d'économie politique. Il se borne à témoigner et à montrer en racontant une histoire. A travers cette histoire, on peut en déduire des ramifications socio-économico-politiques mais ce reproche apparaît oiseux lorsqu'une cinéaste de cette envergure nous plonge dans l'événement, comme si on l'avait vécu.  Certains diront également "Detroit ne nous apprend rien". En effet, dans une certaine mesure, Detroit ne prêche que les convaincus, un peu comme 120 battements par minute, mais avec une force stylistique incroyablement plus renversante. Néanmoins, ce film restitue des êtres humains dans leur contexte, avec leurs doutes et leurs faiblesses, sans manichéisme outrancier. Aujourd'hui, dans l'Amérique de Trump, ce rappel d'événements qui pourraient encore se produire s'avère non seulement nécessaire mais vital. 

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Informations

Détails du Film Detroit
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Thriller - Drame
Version Cinéma Durée 143 '
Sortie 11/10/2017 Reprise -
Réalisateur Kathryn Bigelow Compositeur James Newton Howard
Casting Will Poulter - Anthony Mackie - John Boyega
Synopsis Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation. À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés…

Par David Speranski