CRITIQUE Mother!

Mother!

Critique du Film

Mother ! de Darren Aronofsky était très attendu et comme prévu, a divisé les festivaliers à Deauville et à Venise. Le style flamboyant et électrique de ce brillant metteur en scène, appartenant à la génération des Fincher et Nolan, n’a en effet jamais été du goût de tous. Darren Aronofsky a toujours divisé depuis ses premiers films Pi et Requiem for a dream. Il a même connu des échecs publics retentissants (The Fountain) ou des semi-déceptions (Noé) qui n’avaient pas forcément grand’chose à voir avec la réussite intrinsèque de ces films. Même ses plus grands succès (Requiem, Black Swan) n’ont guère échappé aux critiques qui leur reprochaient d'aller vers la surcharge stylistique en se moquant du bon goût conventionnel. Ce n'est pas avec Mother! qu'Aronofsky se réconciliera avec ces critiques qui lui ont réservé un accueil mitigé. Mais, à partir d'un certain moment, il faut savoir choisir son camp. Partant du thriller angoissant pour déboucher sur la parabole quasi-biblique, Mother! est un grand film, renversant tout sur son passage, au diapason d'une Jennifer Lawrence, étincelante, comme on ne l'a encore jamais vue.

Mother! commence par un plan stupéfiant de femme en flammes, face caméra, qui laisse un peu présager de la suite et met efficacement le spectateur sous tension. Néanmoins le début du film s’inscrit dans un quotidien relativement prosaïque : dans une grande maison isolée de tout, perdue en pleine campagne, une jeune femme séduisante (Jennifer Lawrence) vit avec son mari écrivain (Javier Bardem), de vingt ans son aîné. L’écrivain est manifestement en panne d’inspiration, ainsi qu’en panne sexuelle. Rencontrant un de ses admirateurs (Ed Harris), il l’invite dans leur grande demeure, ainsi que son épouse (Michelle Pfeiffer, inquiétante à souhait) pour revivifier son inspiration, ne se doutant pas que cette immixtion signifiera la fin de l’intimité de son couple. 

Partant du thriller angoissant pour déboucher sur la parabole quasi-biblique, Mother! est un grand film, renversant tout sur son passage, au diapason d'une Jennifer Lawrence, étincelante, comme on ne l'a encore jamais vue.

A la lecture de ce résumé, on pourrait croire que Mother ! (aucun rapport avec le film quasi-homonyme de Bong Joon-Ho) relate une simple histoire de harcèlement moral par des admirateurs trop zélés, ce qui en ferait une série B horrifique comme il en existe des dizaines. Or, de manière presque insensible, Aronofsky s’inspire plutôt des cauchemars polanskiens (Le Locataire, Cul-de-sac) ou de la thématique de Shining de Kubrick, mais vue du côté de l’épouse frustrée. On retrouve en effet dans Mother! le couple de Cul-de Sac isolé dans une grande demeure qui se fait envahir par des étrangers.  Le plancher suinte de sang comme se décolle le papier peint du mur expressionniste du Locataire. Parmi les autres films polanskiens, Rosemary's Baby vient aussi assez vite à l'esprit mais cette piste d'enfant du Diable est assez vite avortée. Quant à l’écrivain, il rappelle irrésistiblement Jake Torrance à la recherche d’une histoire à raconter. Néanmoins du point de vue du style, Mother ! ne s'inspire pas de ses brillants devanciers mais a emprunté le style survolté, caméra à l’épaule et filmage à l’arraché, des frères Dardenne, en laissant de côté la dimension sociale.  La caméra ne lâchera donc pas d’une semelle Jennifer Lawrence, en la filmant presque toujours en gros plan, comme Lynch avait filmé Laura Dern dans INLAND EMPIRE ou Kéchiche Adèle Exarchopoulos dans La Vie d’Adèle.

D’une banale histoire de conflit, va naître donc un cauchemar intense. A des détails infinitésimaux, le spectateur se rendra compte que le film quitte la réalité naturaliste : la maison semble vivante et exprimer des états d’âme, comme un décor du cinéma expressionniste ; les personnages hormis un (l'agent de l'écrivain, interprété par Kristen Wiig) n’ont pas de nom ; les réactions des invités de la maison paraissent beaucoup trop bizarres pour être réalistes. On pense alors beaucoup à Lynch dont Lost Highway ou INLAND EMPIRE traitaient de la crise du couple ou de l’identité du personnage féminin. Néanmoins le style est extrêmement différent : plus posé chez Lynch, vertigineusement électrique comme des montagnes russes chez Aronofsky. Une autre différence apparaît essentielle : alors que Lynch montre l’existence de mondes parallèles, de manière horizontale, Aronofsky fait culminer de manière verticale son cauchemar domestique en parabole sur les rapports homme-femme et la création. L’homme-créateur est vu comme fondamentalement égocentrique et narcissique, recherchant l’admiration de tous ; la femme apporte la vie et l’amour dans un univers dépourvu de centre moral. Comme un vampire, l’homme va épuiser toutes les possibilités de générosité de la femme, pour mieux pouvoir en changer, le moment venu. Mother! peut également être lu comme un film écologique (la Mère Nature nourricière profanée par des hommes inconscients) ou politique (la Mère Nation assiégée par des envahisseurs mal intentionnés).

Certains reprocheront sans doute à Aronofsky d'aller trop loin dans la dernière demi-heure, ne laissant plus au spectateur que la possibilité de se réfugier dans des explications métaphoriques et/ou allégoriques. Il n'empêche que Mother! est un film incroyablement puissant par sa mise en scène vertigineuse et son interprétation sans failles. Jennifer Lawrence, en particulier, jeune comédienne surdouée, y trouve certainement son plus grand rôle à ce jour. Elle a peut-être enfin trouvé un cinéaste à la mesure de son immense talent. On espère donc de tout cœur que le nouveau couple professionnel et privé, Lawrence-Aronofsky, durera le plus longtemps possible pour continuer à nous livrer des films du même niveau, perpétuant ainsi la tradition des grands couples de cinéma, tels que Karina-Godard, Bergman-Rossellini ou Dietrich-Von Sternberg.

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.