CRITIQUE Dans un recoin de ce monde (Kono Sekai no Katasumi ni)

Dans un recoin de ce monde

Critique du Film

Le cinéma d’animation japonais a depuis toujours été attaché à l’histoire de son pays et préoccupé par les conflits mondiaux. Du fantasque Porco Rosso, fresque lyrique sur la montée du fascisme dans l’Italie des années 1920, au plus que réaliste Tombeau des Lucioles, qui abordait sans fard les conséquences désastreuses de la Seconde Guerre Mondiale, en passant par L’Île de Giovanni et Le Vent se lève (dernier chef-d’œuvre d’Hayao Miyazaki), les productions japonaises ont souvent utilisé la guerre comme toile de fond, pour mieux explorer en profondeur les tréfonds de l’esprit humain et sa capacité à faire face aux drames qui dépassent son entendement. C’est aujourd’hui à Sunao Katabuchi - déjà à l’origine de Mai Mai Miracle, qui dépeignait la vie d’une petite fille dans le Japon de l’après-guerre -, de plonger avec douceur et authenticité dans l’époque troublée du bombardement d’Hiroshima.

Comme un murmure qui retentit jusque dans notre cœur, Dans un recoin de ce monde nous rappelle la valeur de l’existence et nous laisse avec cette idée magnifique, mais terrifiante, qu’il faut toujours tenter de préserver son bonheur, car il peut disparaître à tout moment. 

Dans son entreprise, Katabuchi suit la voie tracée par ses prédécesseurs : Dans un recoin de ce monde ne présente pas d’arme à feu, de scène de combat, ni même d’affrontement entre soldats américains et japonais. Ce qui intéresse davantage le cinéaste, ce sont les civils, tristes victimes sans défense d’un conflit destructeur. Dans les rues d’Hiroshima comme dans la campagne de Kure, dont le port militaire côtoie des montagnes verdoyantes, Katabuchi mise sur le réalisme. De la vie d’avant-guerre, où s’érigeaient des bâtiments colossaux, où un sachet de caramels ne coûtait que quelques centimes et où les après-midi d’été se passaient en famille, au climat perturbé et perturbant de la guerre, où se succèdent les nuits blanches pour cause d’alerte, les arrestations impromptues et les bruits d’explosions, le film retrace sans superflu mais avec intensité les moments de la vie quotidienne, pour mieux créer le contraste entre l’insouciance et le bonheur d’un temps de paix et la complexité et la rudesse d’un monde régi par une adversité absurde.

Plus particulièrement, Katabuchi rend compte d’un temps où, tandis que les hommes, les uns après les autres et ce dès le plus jeune âge, étaient mobilisés pour partir au front, les femmes restées au foyer menaient leur propre combat. Apprendre à entretenir un potager, à faire la cuisine, à coudre un kimono : voici la bataille quotidienne de Suzu, jeune fille originaire d’Hiroshima forcée de se marier loin des siens et de devenir une femme au foyer exemplaire. Cette bataille semble peut-être bien ordinaire pour nos yeux contemporains, mais les femmes de l'époque devaient en plus affronter l’amenuisement des rations alimentaires, devenues de plus en plus rares et dont le prix doublait voire triplait en temps de guerre. Ces tâches ménagères, petits gestes anodins et routiniers aujourd’hui considérés comme avilissants par la pensée féministe, deviennent dans le film de véritables actes de bravoure, comme autant de façons pour Suzu de résister au délitement de son univers, de protéger sa belle-famille et de lutter pour sa propre survie. Dans une scène significative, la jeune fille, telle le commandant d’une armée, orchestre l’évacuation des habitants de la maisonnée, alors qu’une alerte aérienne vient de retentir en pleine nuit.

Face au climat ambiant, Suzu délaisse sa santé physique – elle s’amaigrit par manque de nourriture et par trop-plein de travail, ses cheveux chutent à cause du stress – mais ne perd rien de sa force d’esprit et de son moral d’acier grâce au dessin, sa passion depuis l’enfance. Pourtant, ce que nous dit Katabuchi, c’est que la guerre affecte considérablement l’individualité de chacun : Suzu se désintéresse progressivement de ses croquis, perd petit à petit ce qui constituait sa personnalité car la guerre l’oblige à ouvrir les yeux et limite les frontières de son imaginaire. En toute simplicité, le film montre que la violence humaine a plus d’impact qu’elle ne le croit, notamment sur l’innocence de la jeunesse et sur la beauté du monde. Suzu, émerveillée dans son enfance par les manifestations de la nature, se confronte à la modification de son environnement : les vagues de la mer, qu’elle dessinait comme des centaines de petits lapins sautillant sur les flots, sont désormais envahies par les navires de la flotte militaire ; les libellules, occupant autrefois l’espace aérien par leur couleur rouge et leurs battements d’ailes furtifs, sont aujourd’hui des réminiscences du passage des avions de chasse au-dessus de la ville ; l’orage, immense nuage noir et menaçant zébré d’éclairs, était alors beaucoup moins inquiétant que la nuée de poussière laissée par la bombe qui a rasé Hiroshima.

Avec ce long-métrage au dessin soigné et au propos essentiel pour comprendre la fragilité et la fugacité d’une vie humaine, Sunao Katabuchi prouve qu’il est en train d’écrire, aux côtés de Keiichi Hara, Hiromasa Yonebayashi, Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai, l’animation japonaise de demain.

À travers le talent artistique de Suzu, le film peut s’éloigner quelques instants de sa dimension réaliste et ainsi adopter des accents plus poétiques. Si à première vue, le dessin semble traditionnel voire lisse tant il fait preuve de joliesse et de pudeur – aussi bien dans ses scènes d’amour que pour représenter le bruit et la fureur des bombardements -, Dans un recoin de ce monde est en réalité traversé par des sursauts d’inventivité et des idées de mise en scène plutôt inattendues. Dans un récit linéaire, marqué par des ellipses qui mèneront inévitablement à la date fatidique du 6 août 1945, Katabuchi ose l’expérimental pour illustrer l’impensable. La mort de l’un des personnages est ainsi signifiée par un feu d’artifices gratté sur pellicule, comme chez Norman McLaren, précurseur du cinéma d’animation. Les bombardements aériens, quant à eux, se changent en milliers de taches de couleurs, teintant le ciel de nuances plus douces pour l’œil et pour l’âme. L’évasion de l’esprit s’opère ainsi, par l’image, offrant un court temps de répit dans l'agitation des flammes et des pleurs.

En confrontant les rêveries solitaires d’une jeune fille acharnée aux réalités d’un monde qui ne communique que par la brutalité et la sauvagerie, Sunao Katabuchi nous livre une ode au courage et à la persévérance, dans une œuvre d’une grande profondeur et d’une rare densité pour un film d’animation, genre généralement plutôt destiné aux enfants. Comme un murmure qui retentit jusque dans notre cœur, Dans un recoin de ce monde nous rappelle la valeur de l’existence et nous laisse avec cette idée magnifique, mais terrifiante, qu’il faut toujours tenter de préserver son bonheur, car il peut disparaître à tout moment. Avec ce long-métrage au dessin soigné et au propos essentiel pour comprendre la fragilité et la fugacité d’une vie humaine, le cinéaste rejoint le rang des grands conteurs de destins tragiques et prouve qu’il est en train d’écrire, aux côtés de Keiichi Hara, Hiromasa Yonebayashi, Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai, l’animation japonaise de demain.

Note : Un très bon moment en perspective. Verdict : Un très bon moment en perspective.

Emilie BOCHARD

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