CRITIQUE Fight Club

Fight Club

Critique du Film

Fight Club, le film culte de David Fincher, est ressorti cet été sur les écrans. C'est l'occasion de vérifier comment cette œuvre controversée à sa sortie a subi le passage du temps. A l'époque, en 1999, il s'agissait du 4ème film de son réalisateur qui n'avait connu qu'un seul véritable succès, Seven. Fincher désavouait Alien 3 dont il n'avait pas obtenu le Final Cut. Quant à The Game, il avait déjà obtenu une réception très mitigée. Seul le succès public et critique de Seven imposait David Fincher comme un cinéaste au talent prometteur à suivre. Fallait-il faire payer ce triomphe à David Fincher? Il n'en reste pas moins que Fight Club était très loin de susciter l'unanimité critique à l'époque. 

L'histoire d'une jeunesse qui se disloque, de l'entrée dans le monde adulte, d'un décalage avec ces valeurs, et d'une tentative de réponse à la question du bonheur.

Le tir de barrage provenait surtout de la critique de gauche réactionnaire qui reprochait à Fight Club sur le fond un certain flou idéologique, voire une dérive fascisante:  pour Emmanuel Burdeau des Cahiers du Cinéma, "globalement, Fight Club rend nécessaire la création du concept culinaire, esthétique, moral, de "film dégueulasse"; François Gorin de Télérama précisait que "Fight Club se contente de délayer une mélasse sub-nietzschèenne épicée de violence gratuite". Sur la forme, certains autres lui reprochaient son style clipesque et publicitaire: Laurent Vachaud de Positif reprochait à Fincher de ne pas avoir les moyens de son ambition et ajoutait "son film est un objet étrange et assez antipathique, très proche de Tueurs nés d'Oliver Stone, qui lui aussi ressemblait à  ce qu'il voulait dénoncer». Enfin Olivier Père des Inrockuptibles estimait que ce film ne présentait "rien de surprenant dans le parcours d'un cinéaste plus antipathique à chaque nouveau film: après avoir vendu du Coca et du Nike, Fincher prend son pied à vendre de la violence et  du cynisme dans un emballage visuel identique". 

Tout le monde peut se tromper. Sur le fond idéologique, la critique ne tient pas une seule seconde car elle prétend que Fincher prend fait et cause pour le groupe crypto-fasciste animé par son "héros", Tyler Durden. Or cette remarque omet totalement l'humour provocateur et la satire dans lesquels baigne Fight Club. Certes le film critique la domination et l'omniprésence de la société de consommation mais montre également l'échec et la vanité de l'anarchisme anticonformiste du Fight Club. En fin de compte, seule la possibilité de nouer un lien avec un autre être humain (Marla Singer) apparaît comme l'unique voie de secours. 

Sur la forme, David Fincher payait le péché originel de venir de la publicité et du clip, formes mineures aux yeux de beaucoup de critiques. Or ces critiques de cinéma étaient largement dépassés par l'évolution des formes artistiques, en nette mutation depuis la fin des années 90. Depuis beaucoup de cinéastes se sont imposés en venant des univers décriés et impurs de la pub et du clip, comme Michel Gondry, Spike Jonze, Jonathan Glazer, etc. On reprochait surtout à David Fincher d'essuyer les plâtres, premier de cette Nouvelle Vague de cinéastes-clippeurs, bien après le précurseur Ridley Scott. Or, rien n'empêche un cinéaste venu de la pub de savoir raconter une histoire...Certes Fincher, avec Fight Club, donnait un peu le bâton pour se faire battre, ce film étant essentiellement mis en scène en plans courts et mouvements de caméra brusques, évoquant de très près le style clipesque.  Depuis il a pu se réconcilier avec les critiques adeptes de formes classiques, voire désuètes, en assagissant considérablement son style dans Zodiac, un chef-d'oeuvre reconnu. Dans Fight Club, la forme éclatée et ultra-rapide, tant honnie, correspond pourtant parfaitement au chaos de l'époque. 

Aujourd'hui, Fight Club demeure toujours aussi vivant, aussi électrique, aussi dynamisant. Les répliques choc abondent (une au hasard, "si j'avais une tumeur, je l'appellerais Marla"), les scènes d'anthologie aussi (le moment drôlissime où Edward Norton se frappe lui-même dans le bureau de son patron, la fin prophétique avec l'explosion des tours sur fond musical de Where is my mind des Pixies). Brad Pitt et Edward Norton ont rarement été meilleurs qu'ici. Comme le dit Fincher lui-même, son film est bien plus profond qu'il n'y paraît: "au niveau philosophique, politique, Tyler Durden représente l'élan nietzschéeen vers l'idée de nihilisme, mais dans son application pratique. C'est l'idée que rien ne peut changer positivemenrt si on n'a pas mis à bas les vieilles valeurs. Ce film explore l'idée que le nihilisme est sexy chez les jeunes mais que la maturité signifie reconnaître les limites pratiques et les hypocrisies inhérentes au nihilisme". Alors que beaucoup de critiques l'ont rapproché d'Orange Mécanique, en raison de son sujet, Fincher le compare plutôt au Lauréat de Mike Nichols, "l'histoire d'une jeunesse qui se disloque, de l'entrée dans le monde adulte, d'un décalage avec ces valeurs, et d'une tentative de réponse à la question du bonheur".

Le film n'est certes pas parfait mais demeure bien plus passionnant dans son imperfection que bien des estampillés chefs-d'oeuvres que plus personne ne regarde. On reconnaîtra avec honnêteté que après la fameuse révélation de l'identité de Tyler Durden, le film souffre d'un sérieux coup de mou, en particulier lors d'une scène de parking assez redondante et superflue. Mais il ne s'agit que d'un détail insuffisant pour nier la qualité exceptionnelle du film. Fight Club a connu un semi-échec public aux Etats-Unis, une certaine audience (plus d'un million d'entrées) mais un rejet critique presque total en France. Il a pu enfin rencontrer une certaine reconnaissance à partir de sa sortie en DVD qui, en permettant de le revoir très souvent, lui a réellement trouvé son public. Car Fight Club est un film qu'on apprécie bien plus à la deuxième vision (au moins) qu'à la première. Depuis Fight Club est devenu un film culte et fait partie des films de référence qui ont été négligés par la critique à sa sortie, comme, toutes proportions gardées évidemment (quoique...), Citizen Kane, La Règle du Jeu, La Nuit du Chasseur, L'Avventura, Lola Montès, etc.  Face à l'incompréhension des critiques et du public, David Fincher se disait en 1999, "on fait un film pour qu'il soit encore là dans vingt ans. Avec le temps, on verra mais c'est ce qu'on a fait pour celui-là". Dix-huit ans plus tard, Fight Club est bien là et toujours là. Chaos, confusion, savon

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.