CRITIQUE : Dunkerque (Dunkirk)


Dunkerque

Critique du Film

On attendait Christopher Nolan au tournant. Mélange d'expérimentation formelle audacieuse et d'emphatisme stylistique, cet habile créateur de blockbusters hollywoodiens se mettait lui-même au défi en souhaitant reconstituer l'opération Dynamo qui, du 26 mai au 4 juin 1940, a peut-être permis de sauver la Seconde Guerre Mondiale, en rapatriant 300 000 soldats de Dunkerque à l'Angleterre pour continuer à combattre le IIIème Reich. Au-delà de l'éblouissante reconstitution cinématographique qui ne souffre pas de discussions, la question reste néanmoins ouverte : Nolan, habile faiseur ou véritable artiste?

Avec Dunkerque, son dixième film, Nolan se confronte pour la première fois à la réalité et à l'Histoire. De cette confrontation, il en fait essentiellement un exercice de style, impressionnant, presque abstrait, avec les quatre éléments, air, terre, eau et feu.

Après Interstellar, Nolan se trouvait face à une impasse. Pour simplifier, disons que sa filmographie se divise en deux catégories : les commandes de blockbusters hollywoodiens (en gros, la trilogie Dark Knight) et les projets personnels (Le Prestige, Inception, Interstellar). Contrairement aux commandes, ses projets personnels se distinguent par une temporalité désagrégée, des jeux sur l'identité et la mémoire (cf. Memento et Following) et une construction dramatique non linéaire. Or Nolan débouchait sur une impasse car Interstellar, même s'il a plutôt bien marché au box-office (quoique moitié moins qu'Inception), était une relative déception sur le plan narratif, Nolan se contentant de copier en moins bien Stanley Kubrick, hormis quelques belles séquences avec Jessica Chastain.

Avec Dunkerque, son dixième film (autant que David Fincher, son rival secret), Nolan se confronte pour la première fois à la réalité et à l'Histoire, le reste de sa filmographie étant entièrement fictionnel. De cette confrontation, il en fait essentiellement un exercice de style, impressionnant, presque abstrait, avec les quatre éléments, air, terre, eau et feu. Comme dans un jeu vidéo, Dunkerque est bien plus qu'un film de guerre, une expérience immersive où le spectateur est conduit à ressentir tout ce que peut vivre un soldat, devenu cible permanente en période militaire. D'une durée assez courte pour un film de Nolan (1h45), le film est constitué d'une unique et intense poussée d'adrénaline, où Nolan ne relâche pas un seul instant la pression, de manière assez exténuante pour le spectateur.

Néanmoins, alors qu'on aurait pu s'attendre à une pure reconstitution classique à la David Lean, son modèle avoué pour ce type de film, Nolan n'a pu s'empêcher de traiter la situation de manière expérimentale sur trois plans:

1) en ne montrant quasiment pas de gouttes de sang (Le Soldat Ryan de Spielberg a coupé court à cette velléité) ni encore moins l'ennemi (les antagonistes nazis sont invisibles, ce qui est un parti pris audacieux) ni les soldats français non plus (ce qui est un peu désobligeant pour les habitants de Dunkerque et surtout peu conforme à la vérité historique) ;

2) en caractérisant de manière très minimale ses personnages. Tom Hardy (caché pendant neuf dixièmes du film derrière son masque d'aviateur), Mark Rylance, Cillian Murphy et Kenneth Branagh sont logés exactement à la même enseigne que les jeunes acteurs inconnus au centre de l'action et ne peuvent compter que sur leurs trésors de charisme pour susciter l'empathie.

3) D'un point de vue temporel: comme indiqué au début du film par des titres, trois actions s'interpénètrent selon le principe du montage alterné à l'œuvre dans la trilogie Dark Knight. L'action sur la jetée dure une semaine, celle sur le plaisancier un jour et enfin celle de l'avion de Tom Hardy, une heure, ce qui n'est pas sans déboucher sur des décalages et incohérences temporels (cf. Inception)  

Malheureusement, en résumé, contrairement à ce qui s'est passé pour la plupart des films de Nolan, l'aspect expérimental joue un peu à rebours du film. On peut se demander si l'aspect inventif et expérimental sur le plan narratif ne venait pas surtout du frère de Christopher, Jonathan Nolan, créateur de deux séries-phares, Person of Interest et Westworld, alors que Dunkerque a été écrit uniquement par Christopher Nolan. Une caractérisation plus classique lui aurait peut-être permis de dégager plus d'empathie pour ses personnages, le style de Dunkerque manifestant jusqu'à la fin une réserve toute britannique. Il faut pourtant signaler un élément très positif qui vient contrebalancer cette rareté des dialogues, l'excellence de la bande sonore et de la musique qui contribuent à l'expérience immersive recherchée.

En fin de compte, Dunkerque ouvre incontestablement l'œuvre de Nolan qui connaît ainsi son deuxième tournant stylistique après la conversion au film de super-héros avec Batman begins. Après ce film, Nolan peut se consacrer à des biopics, des histoires vraies, des reconstitutions viscontiennes. Cependant les fans du Nolan véritablement innovateur et expérimental pourront à juste titre regretter les audaces scénaristiques du Prestige, Memento ou Inception. Même imparfait et un peu lourdingue, Inception demeure plus passionnant par ses dédales mentaux que Dunkerque. On devine chez Christopher Nolan l'obsession kubrickienne de visiter les genres et de les épuiser. Après le film de super-héros, le film de science-fiction, le film historique, etc. Ensuite, le film d'horreur? Néanmoins, hormis la trilogie Dark Knight qui a incontestablement marqué le genre du film de super-héros, il faudra reconnaître que ni Interstellar ni Dunkerque ne marqueront leurs genres respectifs comme des chefs-d'oeuvre inoubliables. Il ne manque qu'une étincelle de génie pour que Dunkerque accède au niveau supérieur et que Nolan puisse être consacré définitivement comme un très grand metteur en scène, l'égal d'un Kubrick ou Hitchcock. Ce n'est pas encore le cas aujourd'hui. Espérons pour lui que ce sera la prochaine fois.  

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Informations

Détails du Film Dunkerque (Dunkirk)
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Action
Version Cinéma Durée 107 '
Sortie 19/07/2017 Reprise -
Réalisateur Christopher Nolan Compositeur Hans Zimmer
Casting Cillian Murphy - Tom Hardy - Mark Rylance
Synopsis Récit de l'évacuation de Dunkerque, au début de la Seconde Guerre Mondiale.

Par David Speranski