CRITIQUE It Comes At Night

It Comes At Night

Critique du Film

Survendu comme un film d'horreur qu'il n'est pas vraiment, It comes at night est sans doute l'un des plus beaux films de ces derniers mois. On est un peu passé à côté de ce film, en raison de sa campagne de publicité légèrement mensongère, mais il n'est jamais trop tard pour bien faire...Deuxième film du cinéaste indépendant américain Trey Edward Shults (après Keisha, remarqué au Festival de Deauville mais toujours inédit en France), It comes at night n'est pas vraiment un film d'horreur classique mais en revêt l'apparence pour mieux nous enfoncer les stigmates d'une angoisse psychologique dont on ne se remet pas.

On pourrait rapprocher ce film de Get Out dans la mouvance des films d'horreur censés représenter le cauchemar politique de notre époque mais It comes at night en propose sans doute une version esthétiquement bien plus intéressante. Sous une forme métaphorique, il documente en fait le passage des années Obama (sens de l'accueil, familles interraciales) aux années Trump (rejet de l'Autre, repli autarcique sur soi).

Dans It comes at night, une famille se replie dans sa maison, au milieu de la forêt, de peur d'être contaminée par une menace terrifiante. Cette menace ne sera jamais précisée: épidémie, peste, métaphore du Sida, etc. Là ne réside pas l'essentiel qui consiste en la menace psychologique pesant sur les membres de cette famille qui vont pourtant accueillir à leurs risques et périls une autre famille, un jeune couple avec enfant. Or s'ils entrent en contact sans le savoir avec une personne contaminée, ils risquent de l'être également et de dépérir très rapidement, comme le grand-père que l'on doit brûler au début du film. Le film commence en effet par un deuil et une cérémonie d'adieux et se terminera, sans trop spoiler, par une procédure parallèle.

Trey Edward Shults privilégie le sens de l'atmosphère aux trop faciles jumpscares. Seuls trois ou quatre pourront être recensés, essentiellement lors des scènes de cauchemars de Travis, l'adolescent de la famille. Pour le reste, tout repose sur de purs moyens de mise en scène pour suggérer l'indicible et l'innommable: la photographie uniquement éclairée de manière diégétique, produisant l'un des beaux clair-obscurs vus récemment au cinéma, rappelant les tableaux de Rembrandt, Bacon ou Brueghel; le son, procédant par couches sonores de plus en plus oppressantes, rarement aussi bien exploité depuis un certain David Lynch ; enfin les mouvements de caméra, lents et angoissants dont celui se propulsant vers une porte rouge (toujours Lynch) qui, à lui seul, colle des frissons. Les plans du début présentant les membres de la famille marchant au ralenti et portant des masques à oxygène, comme dans L'Etat des choses, pour se protéger d'un monde hostile, est suffisamment intrigant pour signifier l'apparition d'un vrai metteur en scène.

Trey Edward Shults, ancien assistant de Terrence Malick et de Jeff Nichols, a bien appris de ses maîtres. De Malick, il a retenu l'exceptionnelle direction d'acteurs (tous les cinq sont remarquables de tension accumulée, avec une mention spéciale pour Riley Keough qui n'a besoin que d'une ou deux scènes pour imposer sa sensualité explosive) et le dégraissage des plans pour ne garder que l'essentiel et le plus signifiant. De Jeff Nichols, il a repris la maîtrise du film de genre (Midnight special) et un acteur fétiche, Joel Edgerton, dont il reprend l'image de Pater familias protecteur, en l'envisageant de manière nettement plus négative. Il est d'ailleurs assez frappant de remarquer que comme dans Loving, Edgerton est le chef d'une famille interraciale mais Trey Edward Shults parvient à produire de cet état de fait une symbolique bien plus intéressante que Nichols.

Car, sous couvert de faux film d'horreur et vrai film d'angoisse à la manière de Délivrance, It comes at night ne fait guère appel à des éléments irrationnels hormis l'aspect onirique des visions de Travis. L'ensemble du film demeure très réaliste, à partir du postulat de départ, (une maison isolée, absence de technologie, aucun moyen de communication). On pourrait rapprocher ce film de Get Out dans la mouvance des films d'horreur censés représenter le cauchemar politique de notre époque mais It comes at night en propose sans doute une version esthétiquement bien plus intéressante. Sous une forme métaphorique, il documente en fait le passage des années Obama (sens de l'accueil, familles interraciales) aux années Trump (rejet de l'Autre, repli autarcique sur soi). Et lorsque le plan final exposera une famille réunie silencieuse autour d'une place dorénavant vide, Trey Edward Shults montre ainsi avec une économie de moyens sobrement émouvante que l'avenir devient désormais tragiquement compromis.  

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

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