CRITIQUE L"Amant d'un jour (L'Amant d'un jour)

L"Amant d'un jour

Critique du Film

Quelque chose a changé dans le cinéma de Philippe Garrel, depuis deux ou trois films. Le voile qui obscurcissait inutilement son cinéma a disparu. Il faut sans doute remonter à La Jalousie, son anté-pénultième film de 2013, qui bouleversait un peu son économie de production : un nouveau producteur, Saïd Ben Saïd, celui qui a relancé la carrière et l'œuvre de Paul Verhoeven ; un nouveau musicien, Jean-Louis Aubert, l'ex-chanteur de Téléphone, qui remplace avantageusement les partitions pianistiques un peu passe-partout de John Cale (qu'on adore pourtant). Psychologiquement, ce phénomène peut sans doute s'expliquer par la mort de Maurice Garrel, formidable comédien, qui a certainement obligé son fils Philippe à se remettre en question d'un point de vue artistique. Cela s'est encore accentué avec L'Ombre des femmes il y a deux ans et se confirme de belle manière avec L'Amant d'un jour : le cinéma de Philippe Garrel est devenu plus léger dans le meilleur sens du terme, c'est-à-dire plus proche des sensations immédiates, sans occulter la profondeur des sentiments, plus limpide, plus accessible.  

En effet, le synopsis confine à l'épure et c'est peut-être la première fois qu'on peut résumer facilement un film de Garrel de manière aussi simple et belle. C’est l’histoire d’un père et de sa fille de 23 ans qui rentre un jour à la maison parce qu’elle vient d’être quittée, et de la nouvelle femme de ce père qui a elle aussi 23 ans et vit avec lui. Un homme, deux femmes. L'un plus âgé, les autres du même âge. D'un côté, une histoire d'amour, de l'autre, une histoire de paternité. Dans cette structuration, il faut sans doute reconnaître le travail d'orfèvre de Jean-Claude Carrière, le fantastique collaborateur de Buñuel, qui a rejoint le quatuor de scénaristes garreliens, se substituant à Marc Chodolenko, depuis L'Ombre des femmes. Carrière a sans doute apporté cette évidence classique, cette simplicité qui fait de L'Amant d'un jour, l'un des Garrel les plus faciles à appréhender, ce qui lui a permis de remporter le Prix SACD de la Quinzaine des Réalisateurs, ex aequo avec Un beau soleil intérieur de Claire Denis.

Le cinéma de Philippe Garrel est devenu plus léger dans le meilleur sens du terme, c'est-à-dire plus proche des sensations immédiates, sans occulter la profondeur des sentiments, plus limpide, plus accessible.

Le film est empreint d'une belle tolérance. Alors que l'on aurait pu croire que Jeanne, la fille et Ariane, l'amante, se seraient disputées, se partageant difficilement Gilles, c'est tout le contraire. Elles deviennent amies, s'apprécient mutuellement et se protègent l'une l'autre. Pourtant, comme Reinette et Mirabelle chez Rohmer, tout les oppose. L'une est fidèle, sérieuse, loyale; l'autre, volage, inconstante, sensuelle. C'est la première fois, de manière aussi évidente, que Garrel se confronte à la sensualité, au corps, au sexe. Dès la première scène ou presque, il filme Ariane (Louise Chevillotte, remarquable) faisant l'amour avec Gilles, son professeur, en exprimant bruyamment son désir. Cela pourrait être ridicule, digne du pire film érotique, c'est au contraire d'une beauté fulgurante, montrant simplement, sans jugement, la splendeur et la jeunesse d'un corps qui exulte son désir de vivre. Les scènes de nudité sont également très bien filmées, avec pudeur, observées à la Degas, sublimées dans le fameux noir et blanc garrelien qui n'appartient qu'à lui. On n'est pas près non plus d'oublier ce plan bouleversant où, après une nuit d'amour avec un quasi-inconnu, Ariane se lève et inscrit sur un miroir, "plus jamais ça", montrant son désespoir d'avoir failli et la vacuité qui en résulte.

Pourtant, si le film semble se concentrer sur Ariane, comme élément le plus visible et provocateur (elle s'affichera même sur la couverture d'un magazine porno), la colonne vertébrale du film est incarnée par Jeanne, la fille de Gilles, magistralement interprétée par Esther Garrel. Déjà remarquable dans La Jalousie et quelques autres films (Dix-sept filles par exemple),  son talent explose ici dans un rôle a priori en retrait qui exprime la tolérance et l'absence de jugement du film. Jeanne aime les gens et se fait pourtant blesser sans cesse par les autres, faute de bons choix. Joli ange meurtri, Esther Garrel incarne cette rectitude dénuée de pesanteur. A la fin du film, les couples auront changé, Jeanne sera soulevée provisoirement de terre par son amoureux, preuve que le cinéma de Garrel a gagné magnifiquement en légèreté. 

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.