CRITIQUE Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc

Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc

Critique du Film

Il est loin, le Bruno Dumont de ses sept premiers films, austère, sérieux et peut-être trop grave. Avec P'tit Quinquin (sans doute son meilleur film, même et surtout si c'est une série), il a fendu l'armure, comme on le disait d'un certain homme politique. Depuis cette série produite par Arte, il enchaîne les sujets les plus barrés et les castings les plus improbables. Dans ce rayon, Jeannette se pose là: faire une comédie pop-rock sur la formation de Jeanne d'Arc, il fallait y songer.

Bruno Dumont s'amuse désormais. Il est devenu le cinéaste le plus libre de la terre. Jeannette n'entend pas seulement des voix, elle est The Voice, comme si elle était une chanteuse amatrice qui va gagner le plus grand concours de télé-crochet de la France. Dumont aurait pu faire une comédie musicale classique à la Demy. Que nenni! Il a fallu qu'il décide de choisir un accompagnement pop-rock-électro-métal pour sa comédie musicale et des chanteuses totalement amatrices pour les voix de sa comédie musicale. Les deux actrices élues pour représenter Jeanne enfant et adolescente, Lise Leplat Prudhomme et Jeanne Voisin, ont clairement hérité de la grâce que Bruno Dumont dispense sur cette histoire peu banale. Ce faisant, il collectionne sans forcer les moments cultes: du headbanging de nonnes, jumelles de surcroît, du chant approximatif et incroyablement émouvant (tout a été enregistré live) de jeunes filles, une chorégraphie improbable dans les dunes, en guise de Domrémy.

Certains seront déroutés mais uniquement parce qu'ils recherchent ce qui les rassure au cinéma et non pas ce qui les surprend. Si on accepte de se laisser surprendre, Jeannette est sans doute la plus belle des aventures.

Plus rien n'arrête Bruno Dumont. Entre liberté et inconscience, il ne choisit pas. Cela devient réellement très beau lorsqu'une telle prise de risques permet d'aborder les rives de l'inconnu et d'en rapporter des choses qui n'ont jamais été vues. C'est le cas de Jeannette. Et n'en déplaise aux pisse-froids qui pointeront mesquinement les moments plus faibles, en vue de rejeter le projet en bloc, cela ne revêt absolument aucune importance car peu de cinéastes ont autant de courage que Bruno Dumont. La folie n'exclut pas pour autant le sérieux car les textes des dialogues ont été scrupuleusement adaptés de Péguy (cf. Mystère de la charité de Jeanne d'Arc), procédant à une alliance rare et précieuse entre le sacré et profane, la littérature et le rock n'roll.

Pour représenter Jeanne d'Arc, plusieurs options sont ouvertes: la sainte option Dreyer, la guerrière option Rivette, la dialecticienne option Bresson. Dumont invente à lui seul une nouvelle voie, en ne pontifiant pas et en faisant une proposition de cinéma incongrue, originale et détonante. Certains seront déroutés mais uniquement parce qu'ils recherchent ce qui les rassure au cinéma et non pas ce qui les surprend. Si on accepte de se laisser surprendre, Jeannette est sans doute la plus belle des aventures.  

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.