CRITIQUE Les Fantômes d'Ismaël

Les Fantômes d'Ismaël

Critique du Film

On se souvient des cris d'orfraie de la critique lorsque pour la première fois à Cannes, en 2015, Arnaud Desplechin ne s'est pas retrouvé en Sélection officielle mais "relégué" à la Quinzaine des Réalisateurs. Avec Trois souvenirs de ma jeunesse, Desplechin rajeunissait son casting et donnait un coup d'accélérateur vivifiant à son style, en particulier dans la troisième partie, Esther, où il retrouvait le lyrisme des Deux Anglaises et le continent de François Truffaut conjugué à la rapidité de Jules et Jim. Ce film lui a en plus permis de remporter le César du meilleur réalisateur cette année. Thierry Frémaux a clairement voulu se rattraper en confiant cette fois-ci l'ouverture du 70ème Festival de Cannes à Desplechin, alors qu'il demeure un auteur pour "happy few".

Les Fantômes d'Ismaël demeure à l'instar de Trois souvenirs de ma jeunesse un film rétrospectif mais alors que le précédent film traitait successivement ses différentes parties, Desplechin choisit ici de les fusionner ou plus exactement de les fracasser, en espérant en tirer quelque chose d'inédit. Pari à moitié raté, à moitié réussi. Néanmoins le film demeure vivant et passionnant, étape singulière et nécessaire de cet auteur indispensable.

Les Fantômes d'Ismaël demeure un film rétrospectif, imparfait, fracassé mais vivant et passionnant, étape singulière et nécessaire de cet auteur indispensable.

Narrativement, Les Fantômes d'Ismaël renoue avec une tripartition des intrigues mais contrairement à Trois souvenirs de ma jeunesse qui faisait se succéder en un seul film La Vie des morts, La Sentinelle et Comment je me suis disputé, ce nouveau film décide de raconter toutes ses intrigues en même temps: le film d'espionnage exposant Ivan Dedalus (Louis Garrel), diplomate et agent secret ; le metteur en scène Ismael Vuillard (Mathieu Amalric) fuyant ce film et pourchassé par son producteur (Hippolyte Girardot) ; le retour de sa femme disparue depuis vingt ans, Carlotta(Marion Cotillard), alors qu'Ismael est en couple avec Sylvia (Charlotte Gainsbourg), femme placide. Alors que Trois souvenirs de ma jeunesse prenait brusquement son envol avec sa troisième partie Esther, les trois intrigues des Fantômes d'Ismaël ont malheureusement plus de mal à fusionner.

Pour le dire tout net, le total n'est pas égal à la somme des parties. D'un côté, les intrigues relatives au film d'espionnage, efficace mais anecdotique, et au créateur en mal d'inspiration, atteignant des sommets comiques, fonctionnent plutôt bien tandis que la partie plus dramatique, qui aurait dû se révéler être le centre du film, patine un peu. La faute n'en revient pas à Marion Cotillard qui, toute en intériorité, compose une revenante relativement convaincante mais au manque de croyance dans le dispositif fictionnel, comme si Desplechin avait eu peur de son histoire principale, de la même façon qu'Ismael a peur de faire son film d'espionnage et préfère s'en détourner par tous les moyens possibles. Comme l'indique le titre, ce protagoniste doit combattre des fantômes qui ne sont pas exclusivement représentés par son épouse faussement défunte: il s'agit aussi de son frère éloigné à l'autre bout du globe qu'il "ressuscite" dans son film et même de sa compagne actuelle, Sylvia, dont il ne cesse de revivre l'histoire au passé. Tout est fantôme, tout est souvenir, tout est passé pour Ismaël.  

Fictionnellement, Les Fantômes d'Ismaël semble ainsi convoquer rétrospectivement toutes les figures favorites du cinéma de Desplechin : la reprise des prénoms, l'équilibre instable entre comédie et tragédie (Rois et Reine), le tandem comique Amalric et Girardot (Rois et Reine), l'impossible réconciliation entre un père et sa fille (toujours Rois et Reine), une femme qui n'a plus ses règles (Comment je me suis disputé), les dédales du film d'espionnage (La Sentinelle). Mais Desplechin échoue à en faire une synthèse peut-être improbable. Les Fantômes d'Ismaël est en fait un grand film malade dépassé par le poids de ses intentions, selon l'acception truffaldienne. Il est d'ailleurs significatif - et sans doute pas innocent- que dans ce film qui invite dans son histoire un personnage nommé Carlotta, ce n'est non pas Vertigo qu'on entend sur la bande-son mais Pas de printemps pour Marnie, prototype du film malade cité dans le Hitchcock-Truffaut. A la fin du film, Charlotte Gainsbourg qui, paradoxalement tire bien son épingle du jeu dans le rôle ingrat de la compagne délaissée, dit qu'elle a enfin accepté la vie. Peut-être le signe que Desplechin, arrêtant de se retourner vers son passé d'auteur, se tournera enfin vers l'avenir dans son prochain film.   

Note : Intéressant dans son ensemble. Verdict : Intéressant dans son ensemble.

David Speranski

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