CRITIQUE L'autre côté de l'espoir (Toivon tuolla puolen)

L'autre côté de l'espoir

Critique du Film

Depuis Ariel ou La Fille aux allumettes, Aki Kaurismaki a toujours gardé le même style faussement placide, véritablement tranchant. Un style dans l'univers du cinéma, c'est rare. Ce qui est encore plus rare, c'est de l'avoir gardé durant toutes ces années, toujours aussi frais et vif, comme s'il venait à peine d'éclore. Depuis Le Havre, son film français, son cinéma a pourtant pris une dimension sociale, dédiée aux migrants, qu'il développe encore davantage dans L'Autre côté de l'espoir. Comment une histoire pleine de bons sentiments va être racontée au moyen d'un style qui va la déjouer, tel est le pari d'Aki Kaurismaki. Pari réussi. 

Khaled, jeune Syrien, fuit son pays et cherche asile en Finlande où il recherche sa soeur dont il a été séparé. En parallèle, nous suivons Wikström, un ancien représentant qui a décidé d'acquérir un restaurant et de refaire sa vie, en quittant son épouse. Ces deux personnages recommencent chacun leur vie et vont apprendre à s'apprécier et à s'entraider.

Les spectateurs de L'Autre côté de l'espoir, lauréat du Prix de la mise en scène à Berlin cette année, se réjouiront de cette jolie fable sociale qui voit son contenu ouvertement mélodramatique enjolivé par un style joyeusement fantaisiste.

L'autre côté de l'espoir, on pourrait appeler cela le désespoir mais Kaurismaki a trop de pudeur ou d'humour pour verser dans le mélodrame dégoulinant de pathos. Toute tentative dans ce sens est désarmorcée par son style. Le style de Kaurismaki est ainsi une arme merveilleuse mais extrêmement difficile à définir car rien a priori ne le distingue: grammaire cinématographique basique, utilisation incongrue d'inserts et de gros plans, humour pince-sans-rire. Dans L'Autre côté de l'espoir, cette mécanique plaquée sur du vivant, comme dirait Bergson, fait à nouveau merveille. Car a priori rien n'est plus attendu que ce sauvetage d'un réfugié syrien par un brave Finlandais qui aime rendre service. C'est par l'attention au détail et aux saynètes savoureuses que Kaurismaki se sort du piège mélodramatique qui le guette presque à chaque instant: le policier qui tape de manière robotique sur sa machine à écrire d'un autre temps ; Khaled qui se réfugie dans les toilettes pour femmes et prétend y avoir converti un chien à l'Islam; l'établissement de Wikström qui se métamorphose de manière magique en restaurant japonais. Pourtant Kaurismaki ne cache rien de la stupidité de l'administration de son pays ou du racisme de certains de ses compatriotes. Son humanisme discret et lucide ne se voile pas les yeux devant la cruauté du destin : Khaled ne parvient peut-être pas en définitive à s'intégrer et la générosité de ceux qui l'ont accueilli finit par déboucher dans une impasse. N'empêche, Kaurismaki ne s'appesantit pas sur ce triste constat et par des scènes courtes et hilarantes, relève le défi de nous faire rire avec sa mise en scène, toute de décalage et de décontraction lumineux. 

Ces saynètes qui empruntent beaucoup par leur rythme au cinéma muet sont entrecoupées de morceaux rock n'roll interprétés par un groupe local avec nonchalance et élégance.  Kaurismaki rappelle ainsi beaucoup Jim Jarmusch par son côté déglingue et rock n'roll et son humour laconique. Sorte de cousin finlandais du dandy new-yorkais, Kaurismaki boucle avec L'Autre côté de l'espoir une sorte de trilogie sur les hommes qui se réinventent, trilogie initiée avec L'Homme sans passé. On se souvient que si David Lynch avait pu décider seul du Palmarès du Festival de Cannes 2002, il aurait sans doute décerné sa Palme à L'Homme sans passé, tant les qualités stylistiques d'Aki Kaurismaki, proche des siennes, humour, distance, laconisme, l'avaient ravi. Il en sera de même pour les spectateurs de L'Autre côté de l'espoir, lauréat du Prix de la mise en scène à Berlin cette année, qui se réjouiront de cette jolie fable sociale qui voit son contenu ouvertement mélodramatique enjolivé par un style joyeusement fantaisiste. 

Note : Un très bon moment en perspective. Verdict : Un très bon moment en perspective.

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.