CRITIQUE : Le Masque arraché (Sudden Fear)


Le Masque arraché

Critique du Film

Ce n’est pas sans une certaine émotion que l’on se retrouve sur les traces d’un certain François Truffaut. Le Masque arraché (Sudden Fear, pour son titre original, ah cette manie désuète des traductions complètement décalées de titres américains) est en effet le premier film qu’il chroniqua dans les Cahiers du Cinéma. Il en avait tiré une excellente critique où il laissait libre cours à son enthousiasme et son lyrisme habituels (« Pas un plan dans ce film qui ne soit nécessaire à la progression dramatique »). Mais Le Masque arraché, petite série B, était progressivement tombé dans l’oubli, son réalisateur David Miller, n’ayant pas fait depuis d’étincelles, et on avait peut-être un peu de mal à croire Truffaut, sans preuves à l’appui. Cette réédition judicieuse par Rimini dans un master impeccablement restauré permet donc de se faire un véritable avis. Que vaut donc Le Masque arraché ?

L’intrigue du film est un classique du film noir : Lester Blaine (Jack Palance) est un acteur dans le besoin, marié à une riche dramaturge, Myra Hudson (Joan Crawford). Il décide de supprimer cette dernière avec l'aide de sa maîtresse, Irene Neves (Gloria Grahame), afin d'hériter de l'argent légué sur le testament de l'écrivain. Mais l'épouse trompée a un magnétophone : le complot monté contre elle y a été intégralement enregistré.

Il faut bien se rendre à l’évidence, Truffaut avait bien de la chance ou le nez creux, Le Masque arraché est un chef-d’œuvre du film noir qui tient magnifiquement l’épreuve du temps..

Duplicité, attrait pour l’argent, sombre machination des amants, vengeance préméditée de la victime présumée. Tous les ingrédients y sont pour un magnifique film noir qui parvient à transcender son schéma classique pour en faire un traité sur l’illusion des sentiments, une œuvre quasiment gothique qui préfigure Vertigo d’Hitchcock, en exploitant les rues en pentes escarpées de San Francisco pour illustrer son propos dramatique. David Miller n’est guère resté dans les annales du cinéma et pourtant ce film mérite d’être redécouvert et d’être placé aux côtés des joyaux du film noir, quasiment au même titre que Gun Crazy de Joseph H. Lewis ou Détour d’Edgar G. Ulmer, voire l’inaccessible Assurance sur la mort de Billy Wilder. Le noir et blanc, tour à tour charbonneux ou digne des toiles de Rembrandt, y fait merveille et traduit parfaitement les hésitations psychologiques de l’être humain. Les plans penchés des rues de San Francisco ou insistant sur des miroirs en intérieurs, accentuent l’aspect horrifique d’un film pourtant dénué de tout élément surnaturel.

Car ce sont les acteurs, les éléments surnaturels du film, un triangle magique de comédiens poussés jusqu’au point de surchauffe, avec en premier lieu, Joan Crawford, en cougar avant la lettre, géniale dans l’excès et le pathétique, que l’on retrouvera quelques années plus tard dans le mythique Johnny Guitar de Nicholas Ray ou l’implacable Qu’est-il arrivé à Baby Jane de Robert Aldrich ; ensuite Jack Palance dans ce qui fut peut-être son meilleur rôle avant Le Mépris de Godard, monstrueux de laideur morale dans la séduction outrancière ; et enfin Gloria Grahame, actrice culte du film noir, femme fatale au charme délicieusement androgyne, qui mettra encore une fois le feu aux poudres dans cet imbroglio vénéneux. Comme dans L'Ultime Razzia de Stanley Kubrick, tout ce qui était programmé dans le plan d'assassinat ou de vengeance ira de travers dans la vie réelle.

Ne serait-ce que dans ce film, David Miller se montre au niveau d’un Lang ou d’un Hitchcock, auxquels Le Masque arraché fait souvent penser. Peut-être faudrait-il redécouvrir le reste de son œuvre ; ce film en donne en tout cas furieusement envie. Utilisant un style sec, nerveux et diablement efficace, Le Masque arraché dispose a minima de deux séquences d’anthologie dans sa première partie (la découverte par la dramaturge du complot ourdi contre elle et le flash-forward montrant le plan de Myra pour se venger, avec son visage en surimpression, zébré du mouvement du pendule d’une horloge) et d’une dernière demi-heure époustouflante. Au bout du compte, pour moins que cela, on considérerait certains films nettement moins brillants de grands maîtres comme des chefs-d’œuvre avérés. Il faut donc bien se rendre à l’évidence, Truffaut avait bien de la chance ou le nez creux pour sa toute première critique, Le Masque arraché est un chef-d’œuvre du film noir qui tient magnifiquement l’épreuve du temps.

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Informations

Détails du Film Le Masque arraché (Sudden Fear)
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Thriller
Version Cinéma Durée 104 '
Sortie 14/02/2017 Reprise -
Réalisateur David Miller Compositeur Elmer Bernstein
Casting Jack Palance - Joan Crawford - Gloria Grahame
Synopsis Lester est un acteur dans le besoin, marié à une riche dramaturge. Il décide de supprimer cette dernière avec l'aide de sa maîtresse, afin d'hériter de l'argent légué sur le testament de l'écrivain. Mais l'épouse trompée a un magnétophone ou par mégarde, le complot monté contre elle y a été enregistré.

Par David Speranski