CRITIQUE Utu Redux

Utu Redux

Critique du Film

Logan, T2 Trainspotting, Kong : Skull Island, The Lost City of Z, Brimstone, Ghost in the Shell... Le mois de mars est riche en sorties alléchantes mais il se pourrait bien que le meilleur film à voir en salles ce mois-ci soit Utu, une réalisation de Geoff Murphy datant de 1983. Une ressortie donc, à découvrir sur grand écran dès le 29 mars dans une version Redux restaurée, coupée d'une dizaine de minutes par rapport à la version cinéma de l'époque pour rendre le film plus efficace. Utu, bien que relativement méconnu de nos jours, rencontra un vif succès lors de sa sortie. Plus grosse production néo-zélandaise de l'époque (3 millions de dollars de budget ce qui en ferait environ 30 millions aujourd'hui), sélectionnée à Cannes et louée par Starfix en France. Un choc tombé dans l'oubli mais tout de même suffisamment diffusé à la télévision maorie pour que le chef-opérateur du film, consterné par l'état de la copie, appelle Geoff Murphy pour qu'ils puissent restaurer le film. Grand bien leur en a pris.

En effet, Utu (qui veut dire vengeance en maori) est un grand film, une œuvre forte, de celle que l'on ne découvre que trop rarement au cinéma. L'opportunité de le découvrir sur grand écran nous rend d'autant plus chanceux qu'il rend au film toute sa dimension, épique et brutale. Le film se passe en Nouvelle-Zélande en 1870, Te Wheke, éclaireur des troupes coloniales, découvre sa tribu massacrée par l'armée pour laquelle il travaille. Ni une, ni deux, il voit rouge, abat ses camarades et se lance dans une quête vengeresse pour infliger le même châtiment aux Pakehas (les Néo-Zélandais d'origine européenne) à travers le pays. La vengeance de Te Wheke sera d'ailleurs terrible : ralliant à sa cause plusieurs de ses camarades, il décapite un prêtre dans son église, pille une maison et fait de vrais massacres sur son passage.

Resté trop longtemps invisible, Utu se découvre aujourd'hui avec stupeur, s'imposant comme une œuvre puissante dont l'impact se mesure bien longtemps après sa vision.

Outre la violence saisissante du film qui semble n'avoir peur de rien, c'est l'ambiguïté du propos qui séduit. Si l'on comprend aisément pourquoi Te Wheke entreprend de se venger, il finit par commettre des actes aussi abominables que ceux des Pakehas qu'il rejette. Se muant en leader impitoyable et cultivé (il emprunte un stratagème de guerre au Macbeth de Shakespeare), Te Wheke est une contradiction à lui tout seul, rejetant la violence des Pakehas tout en leur infligeant une véritable horreur à coups de fusil et de lames. Tout en ayant inscrit en lui une bonne part de christianisme et de valeurs morales, il agit également selon ses croyances maoris. La contradiction fait d'ailleurs partie intégrante du film, rendant chacun des personnages passionnants. On y trouve un fermier décidé à venger la mort de sa femme, un soldat maori travaillant avec l'armée mais détestant son supérieur, une femme maorie tombant dans les bras d'un soldat ou encore un colonel jugeant barbares les manières des maoris alors qu'il tripote allègrement son jeune aide de camp dès qu'il en a l'occasion.

De ces riches personnages (tous incarnés par de vraies gueules, allant de Anzac Wallace à Bruno Lawrence), Geoff Murphy tire un récit simple, fait de bruit et de fureur où le châtiment finit toujours par tomber sur celui qui le mérite et pas toujours de la main de celui qu'on attendait. C'est un film surprenant que cet Utu, avec ses allures de western violent, ses touches d'humour noir, ses accès de barbarie et sa douce mélancolie arrivant aussi inéluctablement que la mort. Ce qui surprend aussi dans ce grand film à la construction simple, c'est à quel point il n'a pas vieilli. Non seulement son sujet reste d'actualité mais la réalisation n'a vraiment pas pris une ride. Usant de décors naturels, de mouvements de caméra amples ou de choix de cadres ambitieux, Geoff Murphy semble avoir été totalement à son aise sur le tournage, obtenant exactement chaque effet qu'il voulait. Il faut dire que Utu a été béni personnellement par le doyen des conseillers maoris qui plaça le tournage sous la protection d'un tabou rendant le film sacré. A le voir aujourd'hui, on n'en doute pas une seconde tant le souffle sauvage et mystique régnant sur le film se fait encore ressentir à travers l'écran de cinéma. Préparez-vous, on ne s'en remet pas.

Note : Un très bon moment en perspective. Verdict : Un très bon moment en perspective.

Alexandre Coudray

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