CRITIQUE The Lost City of Z

The Lost City of Z

Critique du Film

Lors de ses 5 précédents films en 20 ans, James Gray a accompli un quasi-sans faute: 5 films passionnants, d'une cohérence absolue, arpentant le même territoire, celui des faubourgs de New York et explorant principalement le film noir (Little Odessa, The Yards, La Nuit nous appartient) et le mélodrame romantique (Two Lovers, The Immigrant). Il y a gagné une réputation critique immense, le rangeant d'emblée parmi les nouveaux classiques. Claude Chabrol lui-même l'a adoubé en disant qu'il faisait déjà partie des très grands metteurs en scène et que l'Amérique ne s'en était même pas aperçue. James Gray aurait très bien continuer sur ses rails et poursuivre son oeuvre intime et personnelle, à la limite de la confidentialité. Mais en véritable artiste, il a souhaité sortir de sa zone de confort et se frotter à d'autres expériences plus stimulantes  soit The Lost City of Z., film d'aventures et d'explorations dans des contrées lointaines (l'Amazonie, au confluent du Brésil et de la Bolivie). En se mettant ainsi en danger, il a pris un énorme risque, d'où il sort largement vainqueur, en préservant la dimension intérieure de son cinéma sous les atours d'un film grand public. Avec The Lost City of Z., s'ouvre sans doute un nouveau chapitre de l'oeuvre de James Gray où, quittant le giron familial, il s'élance vers l'inconnu, comme dans son prochain projet, Ad Astra, film de science-fiction et de voyage interstellaire.

James Gray quitte donc New York, la ville emblématique de son paysage cinématographique, pour Londres dans un premier temps puis l'Amazonie, son nouveau film fonctionnant dans un aller-retour incessant entre les deux pôles géographiques de la vie de Percival Fawcett. The Lost City of Z. raconte en effet les aventures de Percy Fawcett, un aristocrate anglais que la Royal Geographic Society envoie au début du vingtième siècle, cartographier les régions se trouvant entre le Brésil et la Bolivie. En 20 ans, de 1905 à 1925, il fera de nombreux voyages, la quête des preuves de l'existence d'une cité en Amazonie devenant l'obsession fondamentale de sa vie. 

En se mettant ainsi en danger, James Gray a pris un énorme risque, d'où il sort largement vainqueur, en préservant la dimension intérieure de son cinéma sous les atours d'un film grand public.

Exil londonien, film d'époque, reconstitution historique. On pense au départ que James Gray s'est peut-être égaré, perdu comme son personnage dans les méandres de sa folle ambition. L'académisme semble guetter au détour de chaque plan mais il ne s'agit bien heureusement que d'une fausse impression. Passées les vingt premières minutes, le film trouve ses marques, du côté de l'odyssée de Percy Fawcett qui ne parviendra à s'épanouir que dans l'intensité d'une vie soumise au danger. Le film fonctionne ainsi selon un schéma antinomique : d'un côté, la vie paisible, trop tranquille de Percy, homme marié qui apercevra de loin en loin sa femme élever ses trois enfants, sans les avoir vus réellement grandir ; de l'autre, une vie exaltante où le même homme part en expédition et affronte les flèches des tribus indigènes ou les bourrasques des éléments naturels. L'aventure représente ainsi une drogue dont il ne peut se départir, selon un rythme binaire qui rappelle celui d'American Sniper de Clint Eastwood, la présence de Sienna Miller y contribuant fortement. Dans le rôle de Nina, cette dernière tient en effet le même emploi de Pénélope fidèle au foyer, attendant le grand retour du combattant ou voyageur. Comme le dit Henry Costin (Robert Pattinson, méconnaissable), l'assistant et ami de Percy, partir en Amazonie, "c'est l'enfer sur Terre mais on rêve d'y retourner", tant le caractère romanesque de cette quête permet de chasser l'ennui et la monotonie de la vie.   

The Lost City of Z. est censé être un film d'aventures mais le nombre de grandes scènes d'action n'y est paradoxalement pas si considérable: les barques prises dans la rapidité du courant, l'attaque des indigènes, l'impressionnante bataille de la Somme et peut-être la séquence finale de la cérémonie, illuminée par des flambeaux. Ceci n'est point un reproche car James Gray a privilégié la dimension intellectuelle et mentale de l'odyssée de Percy Fawcett. La comparaison entre les deux univers fréquentés par Percy interroge sur la notion de civilisation, parfois en nette défaveur pour le milieu aristocratique et hypocrite de Londres où règne la hiérarchisation des personnes, des genres et des catégories sociales. L'enjeu de la quête de la ville de Z. se révèle fondamental car la découverte des vestiges d'une cité en Amazonie permettrait de prouver l'existence d'une civilisation évoluée en terre éloignée et a priori sauvage.

Cette idée va progressivement devenir une obsession pour Percy Fawcett. Pour décrire cette montée en puissance, James Gray fait confiance à une arme redoutable et absolue, celle des grands metteurs en scène: la maîtrise du temps. Sans effets de manche superflus, James Gray travaille la durée et lui permet de montrer et de nous faire comprendre la prégnance progressive de cette obsession. Sans aller jusqu'à la folie - The Lost City of Z. ne traite pas du même sujet que Aguirre, la colère de Dieu de Herzog ou Apocalyse Now de Coppola -, l'obsession de Percy contamine son quotidien et va finir par atteindre son fils aîné qui va accepter de l'accompagner dans un ultime voyage. Dans la séquence hallucinante de la cérémonie, avec quelques clins d'oeil à 2001 l'odyssée de l'espace à la clé, Percy Fawcett livrera la morale inattendue de cette histoire : "il vaut mieux trop étreindre que ne rien saisir, sinon à quoi bon vivre? " Les rêves permettent ainsi de vivre et en constituent même les seules et uniques raisons. C'est pour cela que Nina, d'abord réticente, a finalement encouragé le grand projet de son mari, au risque de le perdre irrémédiablement, sachant que seul cet objectif lui permettait d'être réellement heureux. Le dernier plan déchirant, où, grande figure sacrifiée, Nina disparaît dans le jardin de la Royal Geographic Society, comme si elle s'évaporait dans la jungle amazoniene, pour rejoindre son mari et son fils, abolit définitivement la frontière entre le rêve et la vie. 

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

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